Red Dead Redemption 2 et la contradiction par principe

Je n’ai pas joué à Red Dead Redemption 2. Pourtant, il ne saurait échapper à personne que Red Dead Redemption 2 est sorti il y a quelques jours. Il est un sujet inévitable pour tout amateur de jeu vidéo, il est sur toutes les lèvres, sur tous les claviers, il est partout. N’ayant pas de consoles (et je ne compte certainement pas en acquérir), j’ai observé comment les joueurs ont réagi à la sortie tourbillonnante de RDR2. Je ne vais pas parler du jeu, puisque je n’y ai pas joué de toute façon, je vais parler des joueurs. De cette perpétuelle envie pour chacun de nous d’appartenir à des communautés ou de s’individualiser au sein d’une société. Puisque quelque soit notre avis sur RDR 2, il est dans tous les cas factuellement historique par son lancement record au sein de l’année culturelle, ainsi qu’au sein de l’histoire des gros chiffres du jeu vidéo. Il a englobé toute la population gamer dans une tempête de marketing que Rockstar n’espérait pas à ce point réussir. Discutons de comment il est fascinant de ne pas pouvoir jouer à tel phénomène, car si ceci nous prive d’un avis bien à nous, basé sur une expérience de jeu pure et dure toute personnelle, cela offre néanmoins un poste d’observation sur le gaming moderne. Sur l’importance que ce média de divertissement a pris auprès de ses amateurs, et de comment on arrive à en faire un outil pour se sentir intelligent auprès des autres amateurs.

Il n’y a pas de mauvaise publicité

Rockstar sont diablement efficaces en marketing. Pas seulement dans le marketing « évident », dirons-nous, mais surtout le marketing insufflé. Aucun gamer n’a pu échapper à la sortie de RDR2. Une grande partie de la presse s’est empressée de faire ce qu’elle sait faire de pire : sortir un test au premier jour de la sortie. Je n’ai pas pu échapper à ces notes démentielles que des médias ont attribuées au jeu. Des 21/20, des 150 %, des « masterpiece of masterpiece ». Par ces tests day-one, ils dictent le comportement, sans même qu’on ait besoin de lire effectivement le test. On connaît déjà leur avis, dans tous les cas, et on le sait quasiment unanime parmi la presse : c’est un grand jeu, l’un des meilleurs, le meilleur, peu importe, c’est un excellent jeu. Ainsi, avant même que le joueur ait pu finir d’installer le jeu, on lui a déjà dicté une conduite, une attitude. Il en décide alors de se ranger dans ce consensus auquel il n’a pas participé, en rejoignant une communauté d’indéfectibles adorateurs envers et contre tout, ou bien, s’oppose avec toute son intelligence qu’il se connaît, toute sa personnalité si individuelle, à l’encontre d’un mouvement de masse qui ravage tout sur son passage. Immédiatement, il y a des camps, des discussions, des avis tranchés, des faits indéniables, des certitudes. Et immédiatement, le joueur poursuit le marketing par lui-même. Rien de nouveau au premier abord, et pourtant…

Il y a comme une opposition entre militants de parti politique, comme un amer goût d’engrenage.

Moi j’aime bien les balades en cheval

Est-ce que RDR2 est un bon jeu, est-ce qu’il est un simulateur de balade en cheval, est-ce qu’il est un open-world détaillé comme aucun autre, est-ce qu’il est ennuyeux, ou captivant, est-ce qu’il mérite son statut déjà solidement ancré de jeu culte ? Ce sont ce genre de questions que l’on retrouve chez une tonne de gamers ces jours-ci (ndlr ; je parcoure souvent Twitter), et l’on retrouve l’adoration sans faille, comme l’on retrouve la contestation par principe.

On aime ne pas aimer par principe.

« C’est populaire et les gens suivent le consensus sans réfléchir, alors je n’aime pas parce que je ne suis pas un mouton. »

Ce que je retiens de ces oppositions par principe, par conviction, c’est qu’en pensant faire des contre-arguments à propos d’un jeu auquel je ne ressens aucune hâte d’y jouer, ils créent en fait des solides qualités. On retrouve par exemple, chez bon nombre de détracteurs, une déclaration (bien trop récurrente à mon goût) : « wow, meilleur simulateur de cheval ever ». Sauf que, voilà justement quelque chose qui me parle, de me promener longuement à cheval dans un univers far-west. Je dirais même que c’est quelque chose qui peut parler à un non-joueur, quelque chose qui ne réclame aucune compétence ou connaissance du jeu vidéo. Il semble possible de pouvoir simplement admirer le paysage dans RDR2, de réduire la majorité de son expérience du jeu à cela : de la contemplation. C’est pour moi quelque chose d’assez novateur, de voir un jeu si bien vendu auprès de toutes les familles de joueurs, un jeu à ce point blockbuster, de parvenir à faire arrêter le joueur dans sa quête du gameplay. Des millions d’exemplaires qui ouvrent au contemplatif, à l’arrêt du jeu, à l’arrêt des mécaniques de gameplay, je vois en cela quelque chose de positif en réalité. A l’heure où les AAA font du cœur du jeu un film auquel on ne peut se soustraire, on trouve un jeu qui encourage à la dissolution du jeu, à la pause active. Évidemment, ce n’est pas exclusivement le propos de RDR 2. Évidemment, il n’est pas le premier à le faire non plus (il me vient à l’esprit Shadow of the Colossus entre autres exemples). Mais RDR2 a ceci de particulier qu’il le fait dans une production qui se doit d’obtenir des millions et des millions de ventes. Qui se doit de proposer un tout, une exhaustivité, en faisant une quête d’offrir à chaque joueur quelque chose qui va lui plaire.

On pourrait croire que je me place dans un des camps que je décriais plus tôt dans ce texte, que je suis un approbateur de RDR2, en opposition à ces contradicteurs. J’aimerais pouvoir dire qu’il n’en est rien, que je ne suis qu’un observateur d’une exemplaire neutralité. Mais ce n’est pas le cas. Car je veux être contradicteur de la contradiction par principe. D’autant plus que je suis, bien souvent, un de ces contradicteurs par principe, et que cela me procure grande peine.

Ce qui me fait écrire sur ce que je ressens autour de la sortie de RDR2, c’est mon envie propre de ne plus vouloir être opposant par principe, par défaut, par ce que je pense être mon naturel. Ce qui me fait écrire, c’est mon envie de partager mes remises en questions, en espérant qu’elle puisse être partagé chez d’autres personnes.

Un pas en arrière

Au final, il ne s’agissait pas d’un article sur RDR2 du tout. Dans mon introduction, j’ai voulu porter l’attention sur un ensemble. J’ai employé à plusieurs reprises le terme d’observateur. J’ai été le critique du critique, le plus intelligent et na. Voilà exactement l’inverse de ce dont j’aspire.

J’aimerais ne pas avoir à me dissocier, mais dans ma quête de devenir quelqu’un de meilleur, je ne peux que constater mon penchant à ne pas aimer ce que tout le monde aime. Je n’ai joué que 10 minutes à Undertale quelques mois après sa sortie avant de me dire « quoi, c’est tout ? c’est ça qui est si génial ?». Je me suis plus tard penchéà nouveau dessus, et j’ai appris à l’apprécier, et j’ai repéré cette phrase de Toby Fox (le développeur) juste après la sortie de Undertale : « jouez-y maintenant, avant qu’il ne devienne trop populaire et que vous ne l’aimiez pas par principe ».

Je suis désolé du fait que l’on en soit venu, ici comme partout, à du militantisme, la plupart du temps peu inspiré par l’argumentation. J’ai cette naïveté d’humanisme, de volonté, de partage, d’élévation de l’autre comme on s’élève soi-même, et je ne vois que la plupart du temps des avis figés, des certitudes indéfectibles.

Ainsi se prolonge ma découverte de l’humanité, et ainsi se prolonge ma découverte d’internet. Cet endroit gigantesque où j’ai partiellement grandi, où j’ai forgé des opinions, où je partage dorénavant mon aspiration au partage de tous avec tout le monde.

PS : je ne prétends à aucune découverte.

PS2 : je viendrais éditer l’article avec des sources, mais pas tout de suite parce que je vais au travail.

PC (parce que j’en ai marre d’écrire PS à force) : : je serais très heureux de lire vos commentaires.