Apprenez

Apprenez qu’il y’avait du monde et que chaque photo a été un combat pour qu’elle paraisse vide. Sachez que chaque image a pour cadre le bruissement de la foule et les cris des enfants. Qu’il y a des cars entiers déversant des classes venant se faire prendre en photo devant les temples.

Et que parmi les collégiennes, certaines se permettent une fantaisie vestimentaire.

Imaginez

Imaginez que la nature y est omniprésente: les fleurs poussent sur les toits, les animaux naissent de la pierre et du bois. Les poissons méditent au coeur des jardins zen et les fleurs de camélias tombent sur une mousse parsemée de pétales.

Et surtout, les cerisiers étaient en fleurs.

Sachez

Sachez qu’il y existe des lieux qui ne tolèrent que le noir et blanc, la solitude et le silence.

Figurez

Figurez vous qu’à Kyoto, l’orange le dispute au noir et au blanc. Et que cela peut en donner le vertige.

Matsushima

Les îles aux pins, considérées comme un des trois plus beaux paysages du Japon. La gare pour y arriver est minuscule, les restaurants sont modestes, les routes étroites. mais la plage est bienvenue, le ciel immense et il y reigne une tranquilité sereine.

Yamadera

C’est un petit complexe de temple niché à flanc de falaise, semi troglodyte ou bien posé en équilibre sur le rocher. Une paix impériale au milieu des cryptomères, ces arbres si droits qu’ils semblent suspendus par leurs racines.

Presque au sommet, je me trouve nez à nez avec… une boite aux lettres. Elle est située au milieu des temples, après la montée de quelques 700 marches. Je m’étonne d’une telle incongruité. Kaori m’explique que c’est normal: on peut acheter des cartes postales de l’endroit, et elles ont encore plus de valeur si elles sont postées ici, directement sur site.
D’un air goguenard, je lui fait remarquer que suivant cette logique, il devrait y’en avoir une au sommet du Mont Fuji.

Elle me regarde avec de grands yeux: ‘Mais… bien sur !’

Les Vazahas gris

C’était il y a longtemps maintenant, mon premier voyage loin et long. Parti avec un ami pour faire de l’escalade, pour tâter le granit de chez eux sur 800m de paroi. J’étais aux anges, sur un nuage, de cette euphorie guillerette de la découverte des nouveaux pays et de l’éloignement d’avec tout ce que l’on connait.

On s’était un peu perdus dans une ville portuaire de la côte est, arrêtés au seul restaurant ouvert tard ce soir. A un moment, l’ami avec qui j’étais me dit ‘Retourne toi discrètement et regarde qui arrive…’. Est entré alors une tablée d’européens, vraissemblablement français car on est nombreux dans ce pays, chacun accompagné d’une prostituée locale. C’était le spectacle dont j’avais souvent entendu parler: l’européen dépassant la cinquantaine, en général gros et moche, transpirant de vulgarité physique et verbale. Accompagné d’une fille bien plus jeune, majeure mais pas de beaucoup, qui serait sans doute jolie si elle n’était pas trop maquillée.

C’est alors que j’ai pu connaitre la honte à en vomir. Honte à regarder uniquement son assiette en essayant de ne pas comprendre leurs propos écoeurants, honte à imaginer que l’on pourrait oser nous comparer. Et comment leur en vouloir de ce possible amalgame, ils étaient d’une proximité effrayante. Ils auraient pu être nos pères, ils pourraient être nous dans 30 ans. Honte d’imaginer que la seule chose qu’ils connaissaient de notre pays, c’était ça.

On est partis sans mot dire et sans leur casser la gueule, même si l’envie ne manquait pas. Mais ça n’aurait rien arrangé, de toute façon. En en discutant ensuite avec un autre ami, celui-ci me dit « Nous les avons appelés ‘les Vazahas gris’. Gris parcequ’ils sont ternes et seuls. Vazahas parceque c’est nous ».