Et si on ne se crashe pas ?

_ Faudrait absolument que je me repose, tu crois que si on se bourre la gueule on pourra dormir plus facilement ?
_ Ouais mais faut faire gaffe, avec la faible pressurisation on tient pas l’alcool.
_ C’est clair que si on passe le voyage à vomir, c’est raté…

_ Bon alors on est bien d’accord: en cas de pépin, tu prends des clichés des gens en gros plan ?
_ Oui, ça aidera pour l’identification des corps.
_ Voilà, moi je mesure l’étendue des dégâts avec mon grand angle, on complête tous les deux au 50 si y’a un sujet qui nous plait. Si on n’a pas le prix Nobel du photojournalisme posthume, avec ça…
_ Oui mais si on ne se crashe pas ?

Marrant: comme les européens te regardent dans les yeux, on a l’impression de se faire tout le temps découvrir quand on prend les photos sans viser…

Caramba, encore raté !

Cette fois ci, c’était sérieux: la date prévue depuis des semaines et choisie avec soin car recoupant les jours de beau temps, pas trop froid mais suffisamment de neige. Voiture louée des jours à l’avance, météo peaufinée heure par heure et résolument optimiste, 5 morals gonflés à blocs. Nous n’allions faire qu’une bouchée du Fuji.

Ce n’est pas encore la saison officielle, donc la 5ème station est déserte. Première appréhension: le vent est glacial, nous obligeant à nous réfugier dans les toilettes pour dormir un peu. Départ à 22h, on espère être au sommet autour de 4h du matin.

Le début de l’ascension se passe assez bien, le vent capricieux nous oblige à enlever ou rajouter des épaisseurs de temps en temps. Mais l’un de nous commence à avoir le mal de l’altitude et était déjà malade avant, il décide de rebrousser chemin. Nous ne demeurons plus que 4.

Nous commençons à gravir la partie enneigée et les choses se corsent: ce n’est pas difficile techniquement, mais nous sommes dans un brouillard tenace qui nous empêche de voir au-delà de 5-10 mètres, le vent est glacial et nous oblige parfois à nous courber sur nos piolets pour ne pas dévisser.
On arrive à faire des pauses de temps en temps, à l’abri des cahuttes qui parsèment le chemin ou en creusant des banquettes dans la neige.

Au bout d’un moment de ce petit jeu, l’un de nous est trop épuisé pour continuer (il y a quand même 1400m de dénivelé à faire dans le froid), et assez démoralisé car nous ne voyons toujours pas si l’on approche ou non (en fait, nous ne sommes même pas vraiment certain d’être sur le bon chemin). Il redescend aidé d’un autre ami, nous ne sommes plus que deux à persévérer. Quand je pense qu’en été, c’est du niveau d’une randonnée…

Et nous arrivons enfin au sommet, pour ne rien y trouver du tout: on ne voit toujours rien, ni d’un côté ni de l’autre, et comme c’est une arête le vent y est pire.

Heureusement, des prédécesseurs avaient taillé un igloo dans une congère de neige, nous nous y entassons et pouvons faire cuire quelques ramens. Enfin à l’abri du vent, c’est le seul moment où j’ai eu chaud une demi-heure d’affilée. Vous pouvez contempler l’intérieur et la vue en sortant la tête du trou: imaginez quelques rafales vous empêchant de tenir debout.

Et puis bon, redescente car rester là ne sert vraiment à rien. Evidemment, sans visibilité et la neige recouvrant tout, on se trompe de chemin et cela nous oblige à faire un détour de deux heures.

Et donc après avoir retrouvé le reste de la cordée, s’être retapé deux heures de route alors que tout le monde est épuisé, nous réalisons que nous n’avons même pas vu le Fuji un seul instant. Il était toujours dans les nuages. Après avoir eu le récit d’une expédition ratée mais avec une belle photo, vous avez maintenant le récit d’une expédition réussie sans aucune preuve que c’était bien le Fuji… Et j’ai trimballé mes deux appareils photos pour ça.

Et évidemment, quand je suis arrivé dans le train avec mon gros sac, mes vêtements sales et l’odeur qui va avec, toute la rame m’a pris pour un SDF.

Un pays où on sait s’amuser !

On avait lu un article dans ‘Le Monde’ peu avant de partir, et appris que dans ce pays une des traditions était l’enlèvement de jeunes filles pour le mariage.

Coutume de peuples nomades (genre enlèvement des Sabines), le quotidien nous apprenait qu’elle était tombée en désuétude, et n’était plus utilisée que par des couples voulant se marier contre l’avis de leurs parents. Nous, curieux, avions essayé d’en savoir plus. Et justement, à Toktogul, nous avons croisé un des rares kirghizes à parler français. De notre âge, il faisait ses études à Paris et était au pays pour les vacances, il s’appelait Kalinour. La veille, on s’était mis une grosse mine à la Vodka-Coca-Piva (Vodka-Coca-Bière) avec quelques amis à lui. En allant nous baigner dans le lac de Toktogul, avec Ebouriffée, on lui avait posé pas mal de questions. Ebouriffée est très à cheval sur les questions des droits des Femmes. Elle a raison, mais dans ces pays là ça donne souvent des décalages assez rigolos. Kalinour nous répondait nature, avec un léger étonnement que l’on soit si ignorant.

_ Comment ça se passe ? Oh, ben c’est pas difficile: par exemple, je veux me marier, on se fait une soirée comme hier soir, avec des amis on prend une voiture, on voit une fille qui me plait sur le bord de la route, on l’enlève et on se marie.
_ Ah ouais… facile. Mais ça arrive encore souvent, tu connais des gens qui se sont faits enlever ou qui ont enlevé des filles ?
_ Mais ma mère a été enlevée.
_ Hein ? Mais par qui ??
_ Ben par mon père, évidemment.
_ Ah oui, évidemment, pardon. Ils sortaient ensemble avant, ils se connaissaient ?
_ Oui, ils se connaissaient. Ils ne s’étaient jamais parlé, mais ils étaient à la même faculté. Et un jour, mon père apprend qu’un autre a l’intention de l’enlever, alors il loue une voiture et fait 800 kms pour l’enlever le premier. Ma mère a été un peu surprise, mais elle a été touchée qu’il fasse une telle distance rien que pour elle, tu comprends. Et puis mon père avait une bonne situation, c’est un des plus riches de la ville, alors voilà…
_ Ah oui, voilà… Donc ça se faisait encore du temps de tes parents, c’est impressionnant.
_ Mais ma soeur a été enlevée aussi, en fait.
_ Hein ? Mais par qui ? Elle le connaissait ?
_ Forcément, c’était le voisin.

Ebouriffée n’avait pas dit grand chose pour le moment, mais elle ressemblait à une cocotte minute sous pression. Elle finit par exploser, et par crier presque: ‘Mais putain, la fille, elle a le droit de dire non, quand même ?’.

Kalinour la regarde d’un air surpris: ‘Mais bien sur, qu’elle peut dire non’. (Il réfléchit) ‘Ca sert à rien, mais elle peut’.

C’est qu’il ne plaisantait pas du tout, en fait. Mini-minie n’osait plus sortir.

Voyage de noces

Je ne vous l’avais pas dit, mais j’ai été marié.

Environ 3 semaines, c’est à dire pas longtemps. Dans un petit pays coincé entre la Chine et la Russie, c’est à dire pas partout.
Partis là-bas avec Mini-minie, Ebouriffée et Le Maitre, histoire de voir si leurs montagnes sont aussi belles qu’ils le prétendaient. Elles le sont.

Mais après quelques jours de voyage, on s’est aperçus d’un fait rigolo pour nous, moins pour Mini-minie et Ebouriffée. C’est que pour les autochtones, voir arriver des femmes de leur âge, sans enfants, voyageant avec des hommes qui n’étaient pas leurs maris, ça posait problème. Elles passaient au mieux pour des incongruitées, au pire pour des dames à la vertu contestable.

Donc un soir, après en avoir discuté, on a tiré au sort en rigolant pour savoir qui serait mari et femme. Et au moindre problème, elles se devaient alors de nous désigner du doigt en proclamant ‘Moï mouj, moï mouj’ (‘Mon mari’). Les locaux étant extrêmement polis (même bourrés, ce qui arrive souvent), ils se tournaient alors vers nous, et nous devions décliner les différentes invitations. A nous de jouer les gros bras en cas de problème plus sérieux, ce qui n’arriva pas vraiment, mais j’en parlerai dans un prochain billet. Les enfants ? Chaque couple en avait deux ou trois, restés au pays sous la garde des grands-parents. On ne nous a jamais demandé les photos, heureusement.

Le voyage s’est alors nettement mieux passé, même si nous devions nous coltiner les pochards et autres aventuriers, qui ne seraient pas venus nous déranger si nous n’étions pas les maris. Par contre, autre fait inattendu: dès que les gens savaient que nous étions mariés, ils cessaient de s’adresser aux filles: cela aurait été désobligeant pour nous de leur adresser directement la parole. Ce qui était d’une politesse irréprochable, mais qui ne manquait pas de faire râler les intéressées, évidemment.

Jamais contentes.

« Je crois que je ne vais pas y arriver »

J’avais réussi à emmener La Teigne en vacances, pas trop loin car nous avions peu de temps, suffisamment pour oublier tout le reste. Les premiers jours s’étaient bien passés, entre farniente et dépaysements, car nous étions encore dans la capitale. Mais aussitôt partis sur les routes défoncées, dans un véhicule à l’inconfort complet, il risquait d’en être autrement.
C’est arrivé à la halte du repas du soir, devant le riz mal cuit accompagné d’indéfinissables morceaux de viande trop gras. Elle tira une de ses boucles, l’enroulant autour de ses doigts.

Et me dit d’une petite voix désolée « Je crois que je ne vais pas y arriver. »

L’ancien

L’ancien, je l’appelle comme ça, mais en fait il est plus jeune que moi, hein. Mais quand il nous montrait un truc inédit, une bonne trouvaille qui forçait notre admiration, il avait cette habitude de dire ‘T’as vu, c’t’ancien ?’. Histoire de nous rappeler que ce n’était pas parcequ’il était plus jeune qu’il devait être moins expérimenté en noeuds de corde ou en galères verticales.

Un gars qui avait tout plaqué après avoir raté son bac pour la première fois, mais qui s’était toujours débrouillé pour vivre de petits boulots le temps de passer son BE escalade et de gagner sa vie en emmenant les gens faire du canyon. Quand il avait un peu de sous, on le voyait arriver à Marseille et il vivait pendant quelques mois dans son camion, pour grimper. Maintenant, il a une maison en haut des falaises du Verdon, et il gagne sa vie mieux que moi.

Mais à l’époque du récit, on se lève à 4h pour partir faire la grande face du Tsaranoro Kely, une voie de 600m intitulée ‘Out of Africa’, il me semble encore m’en souvenir. Ca commençait bien: on s’est trompé de voie, nous obligeant à redescendre car les spits s’interrompaient brusquement. Finalement on trouve, et on commence avec le soleil levant. Les longueurs sont très longues, la difficulté bien plus grande que je ne m’y attendais (je n’avais pas grimpé depuis longtemps et étais un peu juste physiquement). Et puis surtout, les points sont très rares: parfois 4 par longueur de 60m, un gaz à donner le vertige. Honnêtement, je suis très vite dépassé par la difficulté et l’engagement. Mais L’ancien continue sans frémir ni faillir et enchaine les longueurs. Un mental de russe.

Au bout de 8h de ce petit jeu, on est presque au bout quand survient exactement ce que l’on craignait: la saison des pluies n’est finie que depuis peu, et on se prend un orage tropical. Le déluge intégral, des trombes d’eau qui empêchent de lever la tête et de voir quoique cesoit. Ne parlons même pas de s’entendre, on se contente de faire confiance à l’autre et de progresser comme on peut en espérant qu’aucune pierre ne tombera. Lors d’un passage dur, je me souviens avoir grimpé comme je pouvais en m’accrochant à de grosses touffes d’herbe qui s’écroulaient sous mon poids, m’obligeant à aussitôt agripper la suivante pour pouvoir continuer. 30 minutes après, l’orage s’arrête net et le soleil ré-apparait même. On est épuisés et j’ai perdu une lentille de contact, mais on arrive au sommet pour les derniers rayons de soleil.

Hors de question de descendre en rappel: la corde est gorgée d’eau, on va la coincer partout. Il existe deux chemins pour revenir: un que l’on connait, mais il est assez escarpé, il faut désescalader pas mal dans la jungle. Un autre plus facile mais plus long, que l’on connait seulement par descriptions. On choisit le second, c’est plus sur vu notre état de fatigue. Mais il fait nuit, on a deux lampes frontales dont une tombe en panne assez vite et je n’y vois quasiment rien. Autant dire qu’on perd le chemin très vite. On n’est pas perdus: environnés de falaises de tous côtés, la direction est très claire. C’est par là. Mais par là, c’est la jungle.

Suivent 4 heures de descente dans un infâme bordel végétal, à se laisser tomber plus que descendre (de toute façon, tout est mou à cause de l’humidité), à trébucher, se casser la figure et à se prendre des branches dans la gueule. Un moment, on tombe sur un lit de torrent asséché, que l’on suit car la progression est plus facile. Il s’engage dans une grotte, que l’on suit parcequ’on n’a pas le choix. On en ressort 200m plus loin, après avoir effrayé tout un troupeau de chauve-souris. On arrive enfin au camp, vers 22h, complêtement épuisés, où nous sommes accueillis à bras ouverts par toute l’équipe. Ils pensaient vraiment qu’on allait dormir là-haut. Nous aussi, d’ailleurs.

Le lendemain, nous sommes deux épaves: L’ancien a la cheville violette et plus grosse que son genou, il ne peut poser le pied par terre sans hurler. De mon côté, étant moins entrainé, mes mains n’avaient pas assez de corne pour résister au rocher. L’intérieur n’est qu’une plaie croûtée et saignante. En grimpant, j’ai d’ailleurs laissé du sang sur toutes les prises. Impossible d’utiliser mes mains: les plaies se rouvrent aussitôt, j’ai du mal à m’habiller, prendre une douche est un calvaire. On mettra trois jours à s’en remettre.

Et en se reposant je relis le topo des voies d’escalade, et je découvre qu’on s’est trompés: à un moment on n’a pas pris assez à droite et on s’est engagés dans une autre voie. Elle s’appelle ‘Everything is in your mind’ et est beaucoup plus dure que celle que l’on voulait faire. Mais vraiment beaucoup plus dure. Et dans les commentaires, il y’avait ‘Engagée, voire exposée par endroits. N’y allez pas: c’est Bagdad’.

Et L’ancien a tout enchainé, respect.

Tsaranoro

C’est en arrivant, que l’on s’était rendu compte que cela ne serait pas aussi simple que ça. Après Fianarantsoa, quelques heures de Taxi-brousse pour arriver à Ambalavao, puis de nouveaux quelques unes pour Vohitsoka, les véhicules se faisant de plus en plus rares et délabrés, les locaux de plus en plus rigolards et curieux. Arrivés à Vohitsoka, on s’arrête pour faire un foot avec les gamins du village, et on s’aperçoit que le Tsaranoro est encore à 2h de marche. Il fait presque nuit.

Les autres touristes ? Ben normalement, ils louent un véhicule depuis le début, et on ne les voit même pas passer derrière les vitres fumées des 4*4 climatisés. On passe la nuit dans un champ, en transformant les sacs en tentes pour se protéger des moustiques, et au matin on repart.

Le Tsaranoro, c’était le but du voyage: 800m de granit aussi raide qu’un immeuble, pas une cassure ou une vire pour poser le regard, perdu au milieu de la jungle. Avec un camping pas trop loin, tout de même. On y restera tout seuls, pendant presque 10 jours. C’est avril, la saison des pluies s’attarde un peu et ce n’est pas encore la saison touristique. Donc au bout d’un moment on connait tout le monde, on discute entre les escalades et on va dire bonjour au boa qui dort tranquillement enroulé sur une branche, à côté du chemin. L’endroit est très beau, très calme, mais un peu plus cher qu’on ne le pensait: même s’ils ne sont pas encore là, c’est un coin pour touristes et même si on consomme très peu, l’argent file.

Arrive un jour où on n’a plus un rond, et en plus L’ancien a mal à la cheville, peut-être une petite entorse faite sur un chemin de descente après l’escalade. On décide alors de consacrer une journée pour rentrer à Fianarantsoa, pour retirer de l’argent et voir un médecin. Trajet retour: Vohitsoka, Ambalavao, Fianarantsoa. Et on s’aperçoit alors que c’est le week-end de pâques: tout est fermé, pas moyen de retirer le moindre billet. On arrive à trouver un médecin, qui diagnostique une entorse et préconise de ne pas marcher pendant trois jours.

Bon, mais on fait quoi ? Toutes nos affaires sont au Tsaranoro, on n’a pas l’argent pour un hôtel à Fianarantsoa. Bien obligés de repartir, on reviendra dans quelques jours, c’est une journée perdue pour rien. Retour à Ambalavao, trop tard: le dernier taxi-brousse pour Vohitsoka est déjà parti. On peut en prendre un, qui nous déposera sur le chemin, mais il y a 20kms jusqu’à Vohitsoka (plus 10 ensuite, ne l’oublions pas). Il est 17h, et la nuit tombe à 18h ici (et elle tombe très vite: à 18h30 il fait vraiment noir).

Comme la cheville va mieux (et L’ancien est un bourrin), c’est ce qu’on décide de faire. C’est pas 30kms dans le noir avec une cheville en vrac qui va nous faire peur, attends. On part, on verra bien. Au bout de 20 minutes de taxi-brousse, un orage éclate, le ciel est bouché, on n’a même pas la lune pour essayer de voir quelquechose, on rigole beaucoup moins. Hé merde, on fait quoi ?

Heureusement, L’ancien avait lié connaissance avec un papi local, qui nous dit qu’il existe une mission chrétienne pas loin, où on peut passer la nuit, et il accepte de nous y mener. C’est là que nous faisons connaissance avec soeur Maria, de l’ordre des Franciscains de Jésus. Elle parle un peu français, un peu anglais, elle s’occupe toute seule de ce dispensaire pour les enfants paludiques. A 70 ans bien tassés, respect. Elle nous loge et même nous nourrit, en refusant qu’on la paye (ce que l’on aurait été bien incapable de faire, de toute façon…). A 4h du matin, elle nous réveille et nous entasse dans un 4*4 qui tombe en morceaux pour nous déposer sur la route pour Vohitsoka, où nous attendrons le taxi-brousse qui fait la liaison régulière. En arrivant au croisement, on voit ce fameux taxi-brousse nos passer sous le nez, sans s’arrêter. Décidément, on accumule la malchance.

Ni une ni deux, la soeur Maria oublie tout aspect vénérable et écrase le champignon. Et commence une course ahurissante: sur une route défoncée et parfois se divisant, dans une caisse si pourrie que je pensais qu’elle allait s’écrouler, avec une bonne soeur au volant qui klaxonne et vocifère par la fenêtre. Et le plus fou c’est qu’on les a rattrapés. Mais en fait ils étaient plein, bourrés jusqu’à la gueule, impossible de nous prendre en plus.

Donc on a continué à pieds, alors que le soleil se levait enfin. Au bout d’une heure, on a été pris en stop par des gars qui allaient au marché de Vohitsoka, ce qui nous a permis de faire encore un trajet en compagnie des poules et des fruits. Et puis enfin, enfin, nous sommes revenus au camping, après deux jours gaspillés pour rien, toujours sans argent, et avec la cheville de L’ancien qui recommencait à faire mal. Et le lendemain, on partait pour une des pires voies d’escalade que j’ai jamais faites.

(Photos argentiques, avec un Canon AE1 qui a supporté la pluie, la jungle et j’en passe. Et il marche toujours).

Arthur nous l’avait dit plusieurs fois…

…quand il etait suant, tirant la langue sous son mauvais sac, ou bien en equilibre sur deux dents de ses crampons au-dessus d’une crevasse. En general il nous lancait un grand regard bleu et fatigue et nous sortait ‘Et dire qu’on pourrait etre a Copacabaña a manger des truites sur le bord du lac…’

He bien c’est fait, on se doutait qu’il faudrait y aller ou risquer la crise diplomatique. Et puis quoi, la truite, c’est quand meme bon. Copacabana, c’est beaucoup moins pollue que La Paz, beaucoup plus tranquille, genre Petit Village Touristique – Station Balneaire – Bateaux Sur Le Lac Avec Coucher De Soleil Dans Le Fond. Il y a plein de rastas qui vendent des bijoux de pacotilles, et on ecoute du Manu Chao dans les rues. Mais la truite est divine et la caipirinha pareille.

Le lendemain, on part faire un tour en bateau jusqu’a l’ile du soleil, ancien lieu de pelerinage Inca. Grande ile pelee, entierement construite en terrasse pour les anciennes cultures, quelques eucalyptus. Comme on a decide d’y passer la nuit, on doit faire 3h de marche en deux jours. Autant dire qu’on commence par la sieste, histoire de laisser passer les autres touristes, plus presses. La lumiere est superbe, entre le lac lisse comme un miroir et le sommet de l’Illampu et de l’Ancohuma qui dominent au loin (aucun regret de ne pas y etre alles). On passe la nuit dans un des hotels les plus chics que nous ayons vus: une chambre presque comme a la maison, le lit est meme assez grand pour moi, c’est dingue.

On repart le lendemain tranquille pour La Paz, ou il faut faire quelques courses avant de repartir en France.

A tres bientot, cette fois-ci.

De montagnes en jungles

Lundi 20 août 2007 à 18:04

Desireux de nous reposer, nous avons donc opte pour un trek entre La Cumbre et Coroico, sur un ancien chemin Inca menant d’un col de montagne au coeur de la jungle. Plus de 3000m de denivele en descente. Fermement resolus a etre legers cette fois-ci, nous ne prenons que le minimum: pas de baudriers, pas de piolets, pas de broches, pas de grosses chaussures, pas de doudounes, pas de casques et plein de bouffe. Et comme on a plein d’essence, on pourra se faire des repas chauds tout le temps, le grand luxe. Et comme on est toujours un peu tetes brulees, au lieu de partir un matin un peu tot, on part la veille un peu tard, pour gagner du temps, l’argent de la chambre d’hotel, et parcequ’on en a marre de La Paz.

Devant l’air interrogateur de la vendeuse de billets de bus pour La Cumbre, on aurait du tiquer. Devant son air semi interloque apres notre affirmation de camper la-bas, on aurait du se renseigner. Mais bon, nous voila partis. Arrives a La Cumbre, on saisit tout de suite le probleme. On va faire succinct:

Plafond nuageux: environ a 30m

Visibilite: Oscille entre 20 et 5m

Taux d’humidite: Disons 98%

Temperature: Certainement pas plus de 10 degres

A cote d’un lac, sur un sol pele et assez souvent detrempe

Il fait nuit, et a part les duvets on a rien de serieux pour se proteger du froid

Ces petites erreurs d’appreciation, c’est bien sympa, c’est pas bien grave, mais ca commence a bien faire.

On marche un peu dans une clarte glauque, evoluant dans un brouillard a couper au couteau, on trouve un endroit plat et presque sec pour la tente, on mange tres vite et on se couche en se disant qu’on fera secher tout le materiel plus tard. En plus on est en plein milieu d’une des reserves d’eau pour La Paz, le camping ne doit pas etre tres bien vu. Va falloir se lever tot et deguerpir tres vite le lendemain. Des le matin, il fait toujours aussi froid mais le plafond s’est un peu releve. Nous sommes tout a fait rasserenes en voyant que nous nous dirigeons vers une eclaircie, c’etait donc bien une humeur meteorologique sans consequences, nous n’allions plus regretter nos doudounes. C’est alors qu’il s’est mis a neiger. Une petite neige drue, fine et tenace, dans un brouillard renouvele. Juste pour resituer le contexte vestimentaire: histoire d’etre vraiment leger, Arthur etait en sandales. De bonnes sandales de semi-montagne, certes, mais des sandales.

N’y voyant rien, on suit la route (enfin, une des routes) pour au moins ne pas se perdre. On arrive a un col probable, avec un gros cairn (suffisamment gros pour qu’on arrive a le voir dans cette puree de pois), et on a la chance de voir un bolivien emerger du brouillard juste a temps pour nous confirmer que c’est bien le debut du trek. On a eu du pot, sur ce coup la.

Commence un parcours irreel: entierement dans les nuages, sans rien y voir, on descend un chemin de pierre accroche a flanc de falaise. Le pavage est antediluvien, la route tres raide, on est accroches entre ciel et terre dans le brouillard. Le silence est complet, on entend la neige tomber. On croise de temps en temps des boliviens remontant le sentier, un troupeau de lamas conduits par des gosses pieds nus dans des sandales, ne laissant emerger que les yeux de grands chales de laine. Au bout de trois heures de neige, on etait assez bas pour qu’elle se change en pluie. Toujours dans le brouillard, on a vu reapparaitre les murets de pierre indiquant des champs, emerger les premiers buissons avec la baisse de l’altitude, puis quelques arbres barbus de lichens. Puis une vraie vegetation tropicale, et nous nous sommes arretes pour la nuit a Challapampa, au debut de la jungle. Nous qui avions choisi ce parcours pour se reposer et avoir chaud, on avait eu le choix entre neige, pluie, gresil et bruine sous le brouillard, descendant 2000m de denivele pendant 9h de marche. Rate. Et en plus, on a oublie une partie de notre nourriture a La Paz.

Les jours suivants il faisait beau, c’est a dire qu’il ne pleuvait pas. On a meme eu droit a quelques rayons de soleil, ce qui nous a permis de prendre plein de photos d’arbre et de vert. Et de plantes. Cela faisait 1 mois que nous n’avions pas vu un arbre digne de ce nom. Il y avait bien eu les queñuas pres du Sajama, mais ils font plus penser a de gros buissons ligneux. Le sentier est identique a lui meme: accroche a flanc de foret, boueux, herbu, parfois un arbre repoussant le dallage au milieu de la chaussee ou un ruisseau le choisissant comme lit principal. Tres raide de chaque cote, avec des murs de vegetation luxuriante. Pas facile de composer, de separer un sujet dans ce bazar. En macro, peut-être ? Il faut absolument que je me trouve un livre de botanique tropicale, c’est tres frustrant de ne rien pouvoir reconnaitre. Parfois des lamas ou chevaux paissent directement sur le sentier, parfois quelques tombes car nous sommes au seul endroit horizontal. Plein de cris d’oiseaux inconnus, de temps en temps un colibri deguerpit en froufroutant dans un flou d’ailes. Quelques arbres enormes et plus d’animaux: termitieres, un couple d’aras (ils avaient des remiges manquantes a la queue, le marsupilami avait du passer par la), des perruches bavardes. On apercoit plusieurs flamboyants, qui mettent une touche de rouge dans le vertical. On arrive a Choiro pour 13h, alors qu’un bus part pour Coroico. Coup de chance: il nous prend aussitot, on n’a meme pas le temps de se reposer de la journee. On y est plus secoue que transporte, mais on arrive a temps pour manger. On repart ensuite aussitot pour La Paz ou nous attend un resto argentin avec un excellent vin chilien.

Cet apres-midi, on part pour Copacabaña, le lac Titicaca et l’ile du soleil. A bientot.

Ah, et puis pour continuer dans la série ‘La Bonne, la Brute et le Truand’:

Sajama

Mercredi 15 août 2007 à 01:31

Nous etions partis pour le Sajama, le sommet le plus haut de la Bolivie: 6500m et des brouettes. Comme d’habitude, c’est une aventure rien que pour aller au village qui permettra d’envisager de peut-etre emettre l’hypothese de grimper eventuellement au sommet. On prend donc un car pour le Chili, qui nous deposera a Laguñas, sur le chemin. Il faut imaginer une enorme bestiole: 70 places au bas mot, sureleve, avec des couleurs vives et du chrome sur les roues, du genre qui fait trembler le sol autour quand il a le moteur au ralenti. Et un chauffeur. Psychopathe. Aiguille bloquee a 120 (sur l’ergot qui la retient parceque c’est dangereux d’aller plus vite), qui grille les feux rouges et klaxonne meme quand ils sont verts, on n’a pas regrette d’etre devant. En tout cas, dans les guides ils disent que le trajet se fait en 4h, 3h si le chauffeur est rapide, on l’a fait en 2h-2h30. Chapeau. Quand on enleve les mains du visage, le paysage est assez beau.

Bref, Laguñas, en bordure du Parc National Sajama, domine de toute sa taille par la calotte glaciaire dudit Sajama. A l’intersection pour aller au village de Sajama, nous nous essayons au stop, tout en raccomodant certaines affaires. Charmant tableau de couturieres au bord d’une route au milieu de nulle part: l’une raccomode ses guetres, l’autre son pantalon, le dernier la tente. C’est qu’il ne passe pas beaucoup de voitures: Arthur aurait pu rajouter de la dentelle a ses bas de jambe, et moi mettre des rideaux en crinoline a la tente. Au bout de 2h, une camionnette passe et accepte meme de nous prendre (ce qui fait un taux de reussite au stop en Bolivie de 100%, mais faut etre patient). On n’a rien sans rien: elle transporte des peaux de lamas a peine ecorchees et des foetus de lama momifies… Claire et moi nous entassons dans la benne, avec les sacs et le reste (une odeur inoubliable. Malheureusement).

Sajama, petit village plein de vent et de poussiere, regit par une doyenne qui nous dit exactement ou nous loger et ou manger. On arrive a planter la tente entre deux maisons, histoire de ne pas payer car on est un peu raides. Et on part pour les sources d’eau chaude du coin, dont Claire avait entendu parler depuis longtemps, elle reve d’avoir enfin un peu d’eau chaude (denree extremement rare en Bolivie, en general ca hesite entre tiedasse et carrement froid). Les sources seront tres bien: vaseuses, souffrees, avec de la vapeur qui monte et tout. On devait partir le lendemain pour le Sajama, mais finalement repos car Arthur est malade. Non, ne me demandez pas comment il fait.

Surlendemain, on decide de faire deux journees en une: au lieu de passer deux jours pour aller d’abord au camp bas, puis au camp haut, on fera les deux dans la journee. 1300m de denivele en tout, mais on a tous fait bien pire. On loue une mule pour le debut du trajet, un porteur pour la suite et c’est parti. Apres tout nous sommes acclimates et on regarde de haut les touristes qui partent avec un sac de 20 litres, deux porteurs chacun, un guide, une cuisiniere et 5 tentes. Mais en fait c’est une grossiere erreur: 1300m de deniveles dans les alpes n’ont rien a voir avec 1300m ici, entre 4300 et 5600m. Et avec un seul porteur, nous sommes trop charges.

La première partie vers le camp bas est longue mais se passe bien, progressant dans des bois de quenua, en compagnie des volcans jumeaux Parinacota et Pomerata, de l’autre côté de la vallée. La seconde, par contre… Honnetement, la montee finale a ete une horreur, je n’ai (nous n’avons ?) jamais fait un truc aussi violent, dans un pierrier infame, a s’arreter tous les trois pas pour reprendre sa respiration et essayer de ne pas vomir. Je me souviens avoir mis une heure pour monter la tente, a quatre pattes car si je me levais je tombais dans les pommes. Nuit penible: Arthur est toujours malade, Claire a attrape une angine et commence peut-etre un mal des montagnes: elle est désorientée, anxieuse, et veut redescendre alors qu’il est 2h du matin et fait -15 degrés. A 3h30 nous sommes tellement peu vaillants qu’on se recouche, on attend le soleil, on dejeune et on descend. Tant pis pour le toit de la Bolivie. Au passage, on croise deux touristes qui montent avec justement un sac de 20 litres (mais que peuvent ils bien mettre dedans ? C’est meme pas assez grand pour un de nos casse-croute), deux porteurs et un guide. Claire leur aurait volontiers plante une broche a glace dans le dos, par inadvertance. Et moi je l’aurai tournee en utilisant un piolet technique, car je suis quelqu’un de serviable.

Retour a La Paz le lendemain, on apprend qu’un autre groupe a mis 19h pour faire l’ascension du Sajama, leur progression etant tres lente a cause des penitents de neige (jusqu’a 1m). Et maintenant plus que 10 jours de voyage, a nous demander si on repart pour l’Illimani (qui est une bavante peut-etre plus dure que le Sajama) ou si on opte pour la solution ‘Doigts de pieds en eventail-Cocktail-Transat’ a Copacabaña…