La Teigne

La Teigne, c’est des yeux d’agate sur un fond de chevelure de Gorgone, un caractère fracassant paré d’un sourire angélique. Un jour où je lui faisais remarquer qu’elle était vraiment une sale gosse, elle me répondit
– Oui mais toi ça te fait rire, comment veux tu que je m’améliore ?
– On ne t’a jamais giflé, pour ce genre de raisonnements ?

Elle me dédia alors un sourire carnassier doublé d’un clin d’œil ravageur.

Songe

Cette nuit, j’ai surpris Kaori assise au bord du lit, dos au mur. La tête tournée vers moi, elle s’était endormie ainsi.
Un léger sourire au bord des lèvres.

Les Filles Du Feu (2)

La Grande Cynique, c’est la très belle fille, hautaine, sûre d’elle, celle qu’on hésite à inviter danser car son dédain risque d’être impérial. Sûre d’elle mais en façade, comme tout le monde. Après avoir fini sa thèse, elle décida d’arrêter la recherche et d’avoir un gosse. Ce qui, tout comme un post-doc au Japon, n’est qu’un moyen d’éviter de penser à l’avenir.
Un jour, après une énième déception, entre écœurement et lassitude et sans doute un peu ivre, elle m’avait dit « En fait, ce qui me plait c’est les manipuler. Soit je peux les former à mon image et je les plaque ensuite car ils ne m’intéressent plus, soit je les plaque d’abord pour pouvoir mieux les manipuler ensuite. » C’est alors que je décidais de la surnommer La Grande Cynique.

Ermite Mais Pas Tout Le Temps, c’est la porcelaine qui veut bien faire dans le troupeau d’éléphants qui changent tout le temps. Elle hésite, elle tâtonne, elle manque de faire demi-tour avant de se persuader du contraire, trébuche souvent pour se relever aussitôt en disant ‘même pas mal’.
Pour contrer les caprices du destin elle a changé de look, de chaussures, d’appartement, d’amis, elle a décidé d’arrêter la clope et de porter des talons hauts. Elle ne sait pas à quelle heure elle doit se lever, ce qu’elle fera ‘après tout ça’ ni où elle voudrait vivre ensuite. Son idéal masculin change à chaque rencontre mais son désir d’être heureuse reste intact.
Elle y arrivera, j’ai confiance en sa ténacité.

Délurée Mais Pas Toujours possède en fait un prénom encore plus compliqué, du genre à se demander à quoi pensaient ses parents lorsqu’elle est arrivée. Son premier mail, j’ai vraiment cru que c’était un spam. Un petit côté fantasque en contrepoint de mon cartésianisme, à se perdre dans les conversations tant elle saute du coq à l’âne en oubliant de préciser le sujet.
Avec elle, on a beaucoup joué à ‘Je t’aime, moi non plus’, soldé par un nul pour cause de départ. J’avais déjà vécu ça un an avant, avec La Teigne et cette fois ci les rôles étaient inversés car c’est moi qui partais. « C’aurait pu être bien, hein ? On se reverra dans 5 ans, fais gaffe à toi en attendant. Promets-moi de revenir si tu n’es pas heureux.»
Il est des départs que l’on désire pendant plus d’un an et qu’il est finalement presque impossible de faire.

Les Filles Du Feu

Il est trois filles particulières, indissociables au début, à qui je dois une bonne part de mon endurance à l’alcool.

Il s’agit de Délurée Mais Pas Toujours, Ermite Mais Pas Tout Le Temps et La Grande Cynique. Leurs surnoms ont beaucoup changé. Ce sont Les Muses Alcooliques qui disent bonjour à tout le monde dans les bars où elles n’ont plus besoin de payer car on se bat presque pour leur offrir un verre. Les Filles Du Feu à qui tu peux tout dire car de toute façon elles ont fait nettement pire. Deux fois. La Triplette Infernale, qui se retrouve embringuée dans des situations improbables, avec des gens aux buts inavouables et à des heures indues, et qui raconte tout ça le lendemain matin en riant. Et se disent qu’elles devraient arrêter d’avoir quatorze ans, un jour, peut-être.

Elles sont maintenant plus distantes et ont un peu changé, j’ai du tempérer leurs surnoms en fonction. Elles agissent de façon différente et ne sont pas d’accord sur tout, mais elles possèdent toutes trois une énorme énergie tentant de masquer leur grande fragilité.

(Oui, je continue sur les portraits, on verra ce que ça donnera. Pas de photo, je n’ai pas d’idées. Et ‘Les filles du Feu’, c’est de Nerval, mangez-en aussi)

Haute Comme Trois Pommes

Haute Comme Trois Pommes, c’est un peu l’illustration du comportement d’un gaz parfait: si on diminue le volume, la pression et la concentration augmentent.

Et il y’a grosse concentration: elle m’arrive en-dessous du coude. Petite à croire que c’est un porte-clefs, à ne pas déclencher les portes automatiques, à ne pas pouvoir atteindre les poignées pour se tenir dans le métro.
Je l’ai surprise un jour au sommet d’un précaire échafaudage d’escabeau et de tabouret, essayant d’atteindre le haut des étagères et les grosses bouteilles qu’elle a besoin de tenir à deux bras. Ces situations se finissaient en général par un grand regard désarmé accompagné d’un ‘I am so small…’.

Evidemment d’un enthousiasme débordant, d’une énergie à faire croire qu’elle est sous acide. D’un tempérament à casser un tibia quand elle trouve la personne en face un peu trop grande. Et une telle habitude des talons hauts que même chaussée de baskets, elle court à tout petits pas pressés dans les couloirs du métro.

Comble de l’ironie, elle est partie faire des études chez les Grands Et Gros…

Avant, Pendant, Après ?

Avant de partir, j’aurais bien aimé un coup de fil de Taïga, car ça fait longtemps. Je serais volontiers reparti en montagne avec La Boutchette, en écoutant les Pink Floyd. Même si ça fait moins longtemps. C’aurait été agréable d’aller boire du vin chez le Gentleman Sportif, en le regardant angoisser car il ne sait pas si la bouteille est adaptée aux convives/moment/repas/ingrédients du repas/humeur de chacun/phases de la lune (ne rayez aucune mention, elles sont toutes utiles). Je serais bien allé faire une grande voie avec Le Maitre, surtout que la saison était propice. Mais il était tout abimé.

Tant pis.

Avant de partir, j’ai quand même pu vérifier que Mini Cardiologue va mieux, et c’est déjà ça (en plus d’être pas trop tôt). J’ai eu la chance d’écouter ‘The Division Bell’ avec La Teigne, juste sous les baobabs et les étoiles. Et elle s’endort toujours en sursaut. J’ai bu un grand thé au soleil avec Corsée, histoire de l’écouter râler une dernière fois. Elle n’a pas râlé et c’était encore mieux. J’ai pris un autre thé avec Je Ne Serai Pas Campagnarde et peut-être même qu’elle va aimer les voyages (ou alors elle développe sa patience). J’ai échangé une dernière fois un nombre incalculable de vannes de mauvais goût avec Le Roi (Roi, mais de quoi ?). Et je ne sais plus qui a eu le dernier mot. J’ai pris un dernier petit déjeuner avec Délurée Mais Pas Toujours et Ermite Mais Pas Tout le Temps et il y avait trop de croissants. J’ai reçu un cadeau auquel je ne m’attendais pas de la part de Crême Noisette, et un mail inattendu. J’ai eu mon coup de fil de Taïga, 20 minutes avant l’embarquement, ils m’ont tous attendu mais tant pis. Et j’ai même eu un accident de tarte aux Framboises.

Tant mieux.

Ensuite, j’ai écrit. J’ai envoyé un clin d’oeil de Tokyo à Corsée et un sourire du Japon à Mini Cardiologue, car elles en ont bien besoin en ce moment. J’ai écrit à Délurée Mais Pas Toujours pour qu’elle trouve la lettre avant de partir en Antarctique. J’ai écrit à La Boutchette, avant qu’elle ne parte en Alaska sans moi pour la retenir si elle se casse la gueule (non, en fait je suis jaloux). J’en ai envoyé une autre à Ermite Mais Pas Tout Le Temps, car elle est une de ceux qui reste, et c’est le moins facile. J’ai écrit au Maître et à sa Dame Enjouée, en espérant qu’ils resteront un noyau stable. J’ai écrit au Gentleman Sportif que j’utilise son enseignement au mieux, et que ça rencontre un certain succès. J’ai écrit à Crême Noisette, car elle part en Nouvelle Zélande et son voyage est bien plus hasardeux que le mien. J’ai écrit à La Teigne, car il est vital pour moi de savoir qu’elle va bien. Je n’ai pas écrit à Taïga, je l’ai déjà trop fait et c’était à une autre époque.

A bientôt, ça ne va pas être facile de tous se reconstruire épars aux coins du monde.