Shinjuku, 8h.

Ce matin, en regardant défiler le flot ininterrompu des salarymen dans le gruyère souterrain de Shinjuku, m’est revenu en mémoire ce passage de Terre des Hommes:

Quelques semaines auparavant, on les [Les chefs Maures] promenait en Savoie. Leur guide les a conduits en face d’une lourde cascade, une sorte de colonne tressée, et qui grondait:
– Goûtez, leur a-t-il dit.
Et c’était de l’eau douce. L’eau! Combien faut-il de jours de marche, ici, pour atteindre le puits le plus proche et, si on le trouve, combien d’heures, pour creuser le sable dont il est rempli, jusqu’à une boue mêlée d’urine de chameau! L’eau! A Cap Juby, à Cisneros, à Port-Etienne, les petits de Maures ne quêtent pas l’argent, mais une boîte de conserves en main, ils quêtent l’eau:
– Donne un peu d’eau, donne…
– Si tu es sage.

L’eau qui vaut son poids d’or, l’eau dont la moindre goutte tire du sable l’étincelle verte d’un brin d’herbe. S’il a plu quelque part, un grand exode anime le Sahara. Les tribus montent vers l’herbe qui poussera trois cents kilomètres plus loin… Et cette eau, si avare, dont il n’était pas tombé une goutte à Port-Etienne, depuis dix ans, grondait là-bas, comme si, d’une citerne crevée, se répandaient les provisions du monde.

– Repartons, leur disait leur guide.
Mais ils ne bougeaient pas:
– Laisse-nous encore…
Ils se taisaient, ils assistaient graves, muets, à ce déroulement d’un mystère solennel. Ce qui coulait ainsi, hors du ventre de la montagne, c’était la vie, c’était le sang même des hommes. Le débit d’une seconde eût ressuscité des caravanes entières, qui, ivres de soif, s’étaient enfoncées, à jamais, dans l’infini des lacs de sel et des mirages. Dieu, ici, se manifestait: on ne pouvait pas lui tourner le dos. Dieu ouvrait ses écluses et montrait sa puissance: les trois Maures demeuraient immobiles.

– Que verrez-vous de plus? Venez…
– Il faut attendre.
– Attendre quoi?
– La fin.

Antoine de Saint-Exupery, Terre des Hommes. (Lisez le, c’est bien !)

Les Vazahas gris

C’était il y a longtemps maintenant, mon premier voyage loin et long. Parti avec un ami pour faire de l’escalade, pour tâter le granit de chez eux sur 800m de paroi. J’étais aux anges, sur un nuage, de cette euphorie guillerette de la découverte des nouveaux pays et de l’éloignement d’avec tout ce que l’on connait.

On s’était un peu perdus dans une ville portuaire de la côte est, arrêtés au seul restaurant ouvert tard ce soir. A un moment, l’ami avec qui j’étais me dit ‘Retourne toi discrètement et regarde qui arrive…’. Est entré alors une tablée d’européens, vraissemblablement français car on est nombreux dans ce pays, chacun accompagné d’une prostituée locale. C’était le spectacle dont j’avais souvent entendu parler: l’européen dépassant la cinquantaine, en général gros et moche, transpirant de vulgarité physique et verbale. Accompagné d’une fille bien plus jeune, majeure mais pas de beaucoup, qui serait sans doute jolie si elle n’était pas trop maquillée.

C’est alors que j’ai pu connaitre la honte à en vomir. Honte à regarder uniquement son assiette en essayant de ne pas comprendre leurs propos écoeurants, honte à imaginer que l’on pourrait oser nous comparer. Et comment leur en vouloir de ce possible amalgame, ils étaient d’une proximité effrayante. Ils auraient pu être nos pères, ils pourraient être nous dans 30 ans. Honte d’imaginer que la seule chose qu’ils connaissaient de notre pays, c’était ça.

On est partis sans mot dire et sans leur casser la gueule, même si l’envie ne manquait pas. Mais ça n’aurait rien arrangé, de toute façon. En en discutant ensuite avec un autre ami, celui-ci me dit « Nous les avons appelés ‘les Vazahas gris’. Gris parcequ’ils sont ternes et seuls. Vazahas parceque c’est nous ».

Et elle n’a pas tort…

Kaori m’a fait une sortie phénomènale, hier soir.

En me parlant d’un autre ami français, elle a pris un air un peu las et a ajouté ‘He’s soooo french’. S’en est suivi une diatribe anti-française de 10 minutes, à me demander si elle se souvenait vraiment d’où je venais. Elle a fini en japonais, devant l’arrêter trois fois pour demander une traduction.

Pour faire court: les français sont des flemmards ne sachant que se plaindre. Le plus marrant est que je ne peux lui donner complêtement tort: j’ai rencontré cet avis dans d’autres pays (même si les mêmes personnes étaient d’accord pour dire qu’on était classe et bien élevés et qu’on mangeait bien). De plus je connais pas mal de personnes râlant plus qu’il n’est nécessaire (et je dois avouer que ça m’énerve profondément).

Il m’est même arrivé de sortir ce genre de vannes à des amis ralant: ‘Arrêtez de faire vos français, soyez constructifs’ :]

Donc pour reprendre le thème abordé là, avez vous d’autres exemples mais cette fois-ci plus critiques des français ?

Et pour ceux qui s’inquièteraient, quand je lui ai demandé si j’étais comme ça aussi, elle m’a répondu très sérieusement ‘I hope not’. Bon, je sais de quel côté me tenir à carreaux.

(et la photo n’a rien à voir, c’est dans mon magasin de vin préféré à Ikebukuro)

Haute Comme Trois Pommes

Haute Comme Trois Pommes, c’est un peu l’illustration du comportement d’un gaz parfait: si on diminue le volume, la pression et la concentration augmentent.

Et il y’a grosse concentration: elle m’arrive en-dessous du coude. Petite à croire que c’est un porte-clefs, à ne pas déclencher les portes automatiques, à ne pas pouvoir atteindre les poignées pour se tenir dans le métro.
Je l’ai surprise un jour au sommet d’un précaire échafaudage d’escabeau et de tabouret, essayant d’atteindre le haut des étagères et les grosses bouteilles qu’elle a besoin de tenir à deux bras. Ces situations se finissaient en général par un grand regard désarmé accompagné d’un ‘I am so small…’.

Evidemment d’un enthousiasme débordant, d’une énergie à faire croire qu’elle est sous acide. D’un tempérament à casser un tibia quand elle trouve la personne en face un peu trop grande. Et une telle habitude des talons hauts que même chaussée de baskets, elle court à tout petits pas pressés dans les couloirs du métro.

Comble de l’ironie, elle est partie faire des études chez les Grands Et Gros…