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UnderRail FTW !

-« Sammy ! Ecoute, ça va faire bientôt une heure que t’ergotes… Ras-le-bol mec, là. Saute, bon sang ! On a fait le tour de la question, bordel. Moi aussi, ça me fout hors de moi. Voir l’état de la production des cRPG dernièrement… Mais bien sûr que t’as le droit d’être en manque. Mais faut arrêter de tout ramener à Fallout et Arcanum, vieux. C’est fini, ces conneries. Qu’est-ce que tu veux, la came est tellement coupée de nos jours, que ça tient plus du placebo. Du placebo saisonnier en plus ! Tout ça pour une blinde… Franchement, y’a pas à hésiter une seconde de plus. C’est la seule solution. Allez, Sammy ! Rends-toi service ! »

Si, comme Sammy, vous hésitez encore à vous lancer, laissez-moi vous donner cette petite poussée dans le dos qui vous mettra définitivement sur UnderRail.

Fin 2015, après sept ans de développement, les gars de Stygian Software (et essentiellement son fondateur, Styg) ont enfin mis la dernière main à leur cRPG en vue 2D isométrique qui a suscité un certain intérêt dans la communauté des « hardcore » gamers. Coup de maître.

UnderRail (disponible uniquement en anglais pour l’instant), c’est le genre de jeu qui vous agrippe par le col et vous jette dans une faille temporelle pendant plusieurs semaines, comme un bon bouquin seul sait le faire. Si les nostalgiques de Fallout premier du nom et d’Arcanum devraient accrocher à ce jeu âpre et désenchanté, difficile toutefois de ne pas doucher immédiatement ceux que le côté « old school » rebute. Pour se laisser séduire, il faudra être endurant, car la prise en main et la montée en puissance du personnage ne coulent pas de source.

C’est un fait: les atours qu’UnderRail dévoile d’emblée ne plaident pas en sa faveur, et tiennent plutôt d’oripeaux et de guenilles, quand on le compare à la production actuelle. Graphismes datés, bruitages minimalistes, déplacements lents… Et pourtant, le courant passe. On prend ses marques, comme quand on reconnaît immanquablement ce frémissement sur le métal froid du rail tandis qu’un vague souffle annonce l’arrivée de la rame. Longtemps après l’avoir attendu, longtemps après s’y être engouffré, on mesure, une fois au bout du voyage, ce qu’on aurait raté en restant à quai.

Le jeu grouille de lieux à explorer
Le jeu grouille de lieux à explorer

UnderRail nous plonge dans un univers sombre, à la croisée de Fallout et Metro 2033, pour faire simple. L’humanité, victime d’un cataclysme qu’elle a sans doute contribué à provoquer, a abandonné la surface de la planète, impropre à toute vie. Elle se terre dans un immense réseau ferré souterrain, et, comme elle n’apprendra jamais de ses erreurs, continue à s’entre-déchirer. Ecartelée en factions rivales qui se disputent les vestiges de puissantes corporations aujourd’hui disparues, gangrenée par la violence et les gangs, confrontée à des phénomènes paranormaux et un environnement rendu hostile à force de mutations, elle n’a jamais semblé aussi proche de disparaître.

L’espérance de vie est faible. Et votre personnage le comprendra assez vite. L’histoire commence dans l’une des grandes stations qui émaillent le réseau. Sorti de nulle part, vous n’avez rien, et n’êtes qu’un énième outil à la disposition des dirigeants. Pour sortir du lot, il vous faudra faire vos preuves, accepter les sempiternelles missions de grouillot pour pouvoir vous équiper de manière correcte, vous soigner. Survivre. Partir explorer les tunnels.

Le jeu se focalise sur l’exploration et l’évolution du personnage. Prenant le contre-pied de la plupart des cRPG, UnderRail propose un système de progression radicalement différent de la simple accumulation de points d’expérience: la découverte d’objets rares, des « curiosités » (oddities) à étudier. On en trouve partout, sur des personnages (ou leurs cadavres), dans des containers divers, ou en achevant certaines quêtes. Il demeure possible d’opter pour le système conventionnel, ce que je vous déconseille fortement.

Où est ma barre de PEX ?
Où est ma barre de PEX ?

Le premier contact est sec. Les sprites sont minimalistes et un cran en-dessous de ses illustres aînés. L’action se joue en temps réel et passe en tour par tour obligatoire lors des combats (avec points d’action dépendant notamment de l’agilité). Le personnage se contrôle à la souris, avec raccourcis claviers, et les déplacements sont assez lents (il sera possible par la suite de dénicher de l’équipement qui influe sur la vitesse). L’interface est sobre et relativement lisible (beaucoup moins pendant les combats avec la jauge de points d’action), et il est possible d’augmenter la taille de la police de caractère. Les menus se limitent à l’inventaire, la fiche de personnage, les quêtes en cours, les statistiques de combat et la page recensant les objets rares permettant de monter en niveau.

Pas de carte. Pas de journal des conversations, pas de boussole intégrée dans la GUI. Pas de grosse flèche pour vous indiquer où aller. Le jeu ne vous prendra pas par la main. Et ça fait du bien !

La feuille de personnage est fournie : sept caractéristiques de bases (Force, constitution, agilité, intelligence), 22 compétences qui en dépendent et qui peuvent faire synergie entre elles (en augmenter une fera modestement progresser l’autre en parallèle), et des « traits » liés à des seuils tirés des caractéristiques de base et des compétences.

Blooooooooooooood !

Même en allant jusqu’au niveau 25, les combinaisons sont telles qu’il vous faudra vous (sur)spécialiser dans quelques compétences pour tirer le meilleur parti de votre personnage (sachant qu’on peut monter une compétence jusqu’à 130, au-delà grâce à divers bonus).

Il faut bien réfléchir aux choix opérés dès le début, puisqu’ils sont assez définitifs sur l’orientation donnée. A priori aucun build n’est rédhibitoire d’après ce que j’ai pu lire à droite et à gauche, je suis allé au bout de ma première partie sans trop de problèmes. Aucune compétence ne sera vraiment inutile, et toutes sont récompensée à haut niveau, notamment pour le crafting.

Ce nest pas sale. Cest appauvri.
Ce n'est pas sale. C'est "appauvri".

L’artisanat est l’un des aspects les plus réussis du jeu. Non seulement UnderRail propose un éventail d’équipement très large pour les armures, armes ou accessoires (y compris des consommables comme des munitions spéciales ou des drogues de combat ou de soin), mais chaque type d’objet aura des caractéristiques différentes, dépendant de la qualité des matériaux de fabrication. Il est donc possible de tomber sur dix, vingt pistolets Hawker de 7,62mm, doté chacun de caractéristiques différentes (plage de dégâts, bonus au tir, bonus de critique…). De cette manière, seul le joueur sera en mesure de créer les armes, armures et drogues de combat les plus puissantes du jeu.

Au début, vous ne savez rien faire. Il faudra fouiner un peu pour mettre la main sur des plans sur clés USB, soit les acheter chez les marchands.

Les joueurs rétifs au crafting pourront parfaitement s’en passer et s’appuyer sur les nombreux objets rares de pouvoir (couleur bleue) ou unique (couleur violette).

Indispensable accessoire de drague.
Indispensable accessoire de drague.

Dans un monde aussi dévasté et désenchanté qu’UnderRail, le combat tient une place prépondérante. N’espérez pas trop vous en sortir par de beaux discours dans des tunnels infestés de gangers qui tirent à vue. Impossible de se focaliser sur les seules compétences sociales (persuasion/intimidation/marchandage), qui permettent d’avancer par la voie diplomatique, ce qu’on peut regretter. Pour certaines quêtes en revanche, elles seront primordiales si vous voulez éviter un bain de sang.

Les combats sont l’un des aspects les plus gratifiants et récompensent l’inventivité tactique. Il sera ainsi souvent judicieux de disposer des pièges avant d’attirer les ennemis dessus. Ou de tirer parti de l’environnement pour neutraliser les groupes: utiliser le placement de barils explosifs, anticiper les goulets d’étranglement pour limiter l’encerclement au corps-à-corps, fermer une porte pour tuer des créatures animales à travers un grillage, tirer parti des engins incendiaires pour neutraliser une zone, faire des aller-retour en se cachant derrière le mur pour canarder une tourelle, repasser en mode furtif…

L’arsenal est très diversifié et, couplé aux « traits » de caractère, permet de tenter des approches radicalement différentes. Corps-à- corps pur et armes de contact (gantelets de combat, couteaux divers, masse et équivalents énergétiques) ? Attaque à distance subtile (arbalètes) ou classique (pistolets, SMG, fusil d’assaut, sniper, avec plusieurs calibres différents et une trentaine de combinaisons possibles) ? Fourberie de savant fou (lance-acide, armes énergétiques laser ou plasma) ? Le tout étant agrémenté de consommables divers (caltrops, pièges, mines, grenades). A moins d’opter pour un personnages orienté psi avec des pouvoirs dévastateurs ?

-"OK Je ne vais peut-être pas y aller frontal..."

Si le jeu a un petit côté « Deus Ex », avec une gestion de la furtivité, des sons et de la lumière avancée et des possibilités d’approches nombreuses (conduits de ventilation, possibilité de hacker des terminaux de sécurité, cache-cache avec les tourelles), il faudra vraiment réfléchir avant se lancer à l’offensive, étudier le placement des ennemis, des caméras, les rondes des sentinelles, se méfier des pièges…

Il nest jamais inutile de jeter un oeil avant de se glisser hors des aérations.
Il n'est jamais inutile de jeter un oeil avant de se glisser hors des aérations.

Quelle que soit la spécialisation que vous choisirez, vos compétences de crafting vous permettront de rendre vos attaques encore plus ravageuses : outils de camouflage, bandeaux d’amplification psi, boucliers énergétiques, munitions et grenades spéciales (carreaux d’arbalètes enflammés, empoisonnés, balles acides, etc.). Ah, et  je vous ai dit qu’on pouvait panacher les munitions dans le magasin ?

Pas de gestion du sommeil ni de l’alimentation dans UnderRail, ce qui change un peu des jeux où l’aspect survie est mis en avant. Une seule jauge à surveiller: celle de vos points de vie. Au-delà de 90%, vous vous régénérez doucement. En-dessous, il faudra vous soigner avec diverses fournitures médicales. Méfiez-vous, car l’environnement est hostile (gaz, poisons, acide…).

Pour lier l’ensemble, UnderRail propose une histoire suffisamment bien écrite (en dépit de quelques fautes d’orthographe ça et là) pour nous tenir jusqu’au bout, une solide ambiance post-apo relevée par une musique sombre, des personnages nombreux, des factions diverses, des quêtes parfois surprenantes (et qu’on peut terminer de différentes manières), et intriquées les unes dans les autres si bien qu’il sera impossible de toutes les faire dans une seule partie, certains choix étant exclusifs et souvent cornéliens. Comme souvent, vous pourrez endosser le rôle du parfait salaud ou du chevalier blanc, mais il sera souvent bien difficile de savoir qui est du « bon » côté.

Les dialogues sont souvent drôles, il y a de nombreuses trouvailles de mises en scène, des surprises, des personnages improbables, des quêtes mémorables, des puzzles bien foutus, des retournements de situation, des petits coups de pression… Tout ce qui fait un bon cRPG. Même si le jeu est graphiquement daté, un grand soin a malgré tout été apporté à tous les décors, et certains endroits sont très réussis.

Le joueur sera sans doute rebuté dès le début par la difficulté des combats, même en mode normal. Il faut persister, trouver des combines, jouer avec les zones de combat, ne pas hésiter à dépenser tout son argent dans des soins, et user à abuser de la tactique consistant à quitter une zone de jeu (et le combat) pour y revenir plus tard, même si dans ce cas-là, le combat reprendra exactement au même point. Les ennemis sont nombreux et leurs tactiques d’attaques diverses, il faudra apprendre à faire avec chaque espèce : les rats-molosses aiment chasser en meute, les chiens mutants peuvent projeter de l’acide et vous immobiliser, les cafards psi multiplient leurs puissance lorsqu’ils vous encerclent, certaines bêtes peuvent se fondre dans l’ombre, et les humains sont toujours aussi fourbes, voire davantage.

La principale solution réside dans l’exploration. Explorez, explorez, explorez. N’hésitez pas à revenir sur vos pas si la zone est trop difficile. Non seulement vous tomberez sur des lieux sympathiques qui vous permettront d’en savoir plus sur l’univers, mais vous mettrez vos paluches crasseuses sur les fameuses « curiosités » requises pour monter de niveau, des personnages qui pourront vous aider, et bien sûr vous dénicherez l’équipement qui fera de vous un vrai « zoneur ». L’univers est très grand, avec de nombreuses zones à découvrir (y compris secrètes, détectables en fonction de votre perception ou équipement), et beaucoup d’objets avec lesquels interagir (TAB pour les révéler, mais tous ne seront pas mis en évidence. Il faut parfois fouiner un peu plus pour être récompensé).

Un peu de housing, anecdotique, coûteux et dispensable
Un peu de housing, anecdotique, coûteux et dispensable

Soyez curieux ! C’est fou ce qu’on peut trouver dans une rivière souterraine… Soyez entreprenants ! Certains traits de caractère ne peuvent s’acquérir qu’en effectuant des quêtes bien particulières. Et certains objets vous doteront de capacités uniques. Soyez prudents ! Certains actes anodins pourront avoir un impact durable dans la partie.

Le jeu n’est pas exempt de défauts, loin de là. En dehors de la difficulté initiale, on pourra noter l’absence de guide géographique et de cartes, les déplacements parfois très longs et l’absence de fast travel (certains voyages sont possibles mais payants) obligeant parfois à des aller-retours fastidieux, des situations où les objets et créatures se chevauchent, conduisant à de nombreux misclicks (un peu rageant en toute fin de combat où la moindre erreur est fatale), une gestion de l’inventaire et des échanges parfois laborieuse, le système économique qui empêche les marchands d’acheter toute votre marchandise, l’absence de gestion du temps (le joueur reste la plupart du temps seul maître du moment où il déclenche ou termine une quête, même présentée comme imminente/urgente)… L’indulgence finit par prendre le dessus, mais c’est d’autant plus dommage que la fin du jeu, particulièrement laborieuse, rende ces défauts particulièrement flagrants.

L’un dans l’autre, UnderRail reste une sacrée expérience de jeu, qui met une bonne claque aux grosses productions actuelles, restées dans des voies de garage.

NB: tous les screenshots figurant sur cette page ont été redimensionnés en 700×500. Pour un exemple de screen in-game :
cFRYK9V.jpg