Nouvelle: Juste à point
Lundi 17 novembre 2008 à 12 h 04
Juste à point
-------------
Sally s’approche de l’organisme végétal absurde avec prudence. Prudence, car elle a perdu le trace de son équipe et sa radio ne fonctionne plus. Son M-16 est chargé et prêt à servir, mais elle l’échangerait volontiers contre un seul de ses cinq coéquipiers. Absurde, car son éducation de biologiste lui dit que cette chose ne devrait pas être là. Depuis qu’elle est arrivée sur cette planète, elle n’a vu que des forêts apparentées aux conifères terrestres, de leurs arbres majestueux dont les branchages obstruent le ciel à la mousse épineuse qui se plie sous ses pas. Mais l’organisme est bien là, quelque part entre l’orchidée et le sporophore. Sally est à moins de trois mètre de lui. Elle peut distinguer sa tige principale large de quatre-vingt centimètres, fibreuse comme du bambou et dotée du vert scintillant qu’on les algues fraîchement tirées de leurs fonds marins. Sally décide d’en faire le tour tout en s’approchant et, alors qu’elle décrit une spirale autour de la plante, elle découvre que son sommet est un tubercule sur lequel deux cercles noirs laissent entrevoir les fluctuations et les gargouillis de membranes dont il semble à Sally que l’origine est plus animale que végétale.
Une face du bulbe est ouverte de bas en haut. Sally s’approche et l’orifice s’ouvre brusquement. La plante a l’air vide. Une immense cavité épouse ses contours avec une précision étrangement parfaite. Sally songe qu’elle a rarement vu un tel degré de perfection dans la symétrie entre les faces internes et externes d’un organe.
Elle fait quelques pas de plus et se trouve à moins de vingt centimètres de l’organisme. Sally remarque deux excroissances parfaitement circulaires à mi-hauteur de la tige principale. Alors qu’elle tend la main pour les effleurer, une vibration sonore s’échappe de la plante.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Sally commence à suer. Elle peut sentir son débardeur se coller à son dos sous la moiteur de la forêt qui a finalement réussi à traverser son uniforme. elle fait deux pas en arrière, braquant son arme en direction de la plante. Sa lampe torche fait scintiller une série d'anneaux filandreux qui parcourent l'ensemble de la pousse. Aussi fins que des cheveux, ils ne deviennent visibles que sous la lumière rasante qui émane du M-16 de Sally. En agitant sa lampe elle découvre un second réseau, encore plus fin que le premier, dont la structure en treillis lie les anneaux entre eux et forme une carcasse tubulaire.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Les paroles viennent d'émaner de la plante. Sally écarquille les yeux. Elle sent une goutte de sueur couler le long de son flanc et laisser derrière une froide trainée. Les paroles qu'elle vient d'entendre ont reproduit certaines des intonations de sa voix. Son instinct lui commande de faire se reproduire le phénomène.
- Je suis une exploratrice.
Sally abaisse son arme. L'entité végétale ne parait pas être capable de mouvement.
Une vibration sonore s'échappe de la plante, semblable à un trémolo de baryton. Puis,
- Je suis...
La fin de l'imitation est remplacée par une nouvelle vibration sonore dont l'amplitude atteint les limites supérieures et inférieures de l'audition de Sally. L'alternance entre tons aigus et grave se poursuit durant quelques secondes, puis se transforme en une série de notes qui se reproduisent à intervalles réguliers. La modulation s'accélère soudain à un volume de moins en moins élevé. Sally attend une poignée d'instants, puis tâche de se répéter.
- Je suis... humaine.
La vibration reprend. Une mélodie faite de trois notes cristallines est éclipsée par un souffle profond qui se mue à son tour en un ton grave et plein. Sally imagine que la plante est parvenue à se stabiliser aux alentours de ses propres capacités auditives.
- Aahhhhhhhuuu... humaine.
Sally répète à nouveau.
- Humaine.
Le silence retombe. La plante est redevenue inerte.
- Je suis une humaine en visite sur ce monde. Tu es le premier être de ce genre que je rencontre. Quel est ton nom ?
Les membranes noires reprennent leur pulsation. Produisant un mélange des séquences vocales prononcées par Sally, la plante articule :
- Je suis une... de ce... ce monde.
La fatigue accumulée de deux jours de marche s'abat soudainement sur Sally. Elle se défait de son sac à dos et en extirpe une tente pliable qu'elle installe à quelques mètres de l'organisme insolite. Elle construit alors un système de sécurité rudimentaire faits de capteurs infrarouges et d'un réveil-matin tout en songeant qu'elle n'a pas croisé un seul organisme mobile en trois semaines d'exploration. Elle s'étend sous sa tente et songe à s'endormir. Une pensée jaillit. Elle fouille dans son sac et met la main sur son dictaphone de mission. Elle le relie à une oreillette d'habitude connectée à un amplificateur sonore destiné à détecter des présences hostiles.
L'enregistreur contient les briefings, commentaires et notes de mission nés de cinq ans passés à cataloguer la flore et la faune de planètes jusqu'alors inexplorées. Sally accède à l'enregistrement le plus ancien et enclenche la lecture continue. Elle se dit que plus de quinze heures de lecture continue pourraient suffire à fournir à la plante un vocabulaire rudimentaire. Elle s'approche avec précaution de celle-ci et dépose l'oreillette au sommet du tubercule.
Les échos d'une pluie fine envahissent la tente de Sally et la réveillent. Elle entend au dehors le bourdonnement de son appareil toujours en marche. Quelques heures plus tard, un claquement marque la fin de la dernière séquence. Sally s'extirpe de la tente, saisit l'appareil et l'éteint. Une voix s'élève au même instant.
- Tu es... Sally Hyde. Tu es... de la Terre.
Les mots sont détachés les uns des autres et les intonations manquent de continuité. Sally a l'impression que sa voix a été transcodée par un synthétiseur vocal de la fin du vingtième siècle. L'impossibilité de cette rencontre devient insistante et s'insinue entre les pensées de Sally. Elle ne voit qu'une intervention divine pour déposer un organisme de cette nature, seul, droit sur son improbable chemin.
- As-tu des semblables ?
- Ils sont toujours d'... en gestation cont...
La plante est capable d'emmagasiner la voix humaine mais ne sait pas reproduire ses composants élémentaires. Sally comprend qu'elle n'entend que des extraits de ses propres paroles ; les phrases sont mal découpées et des mots environnants la partie émise dans le but de créer du sens sont émis par accident.
- Où a lieu la gestation ?
- A l'intérieur de s... ec moi. Je suis un p...le dernier spécimen...vivant.
- Pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ?
- Extinction complète des... très avancée, par manque d'alimentation.
- Vous avez perdu votre source d'alimentation ?
- Déséquilibre écologique... est temporaire...tait accidentel
- Tu n'as plus aucun semblable vivant ? Comment peux-tu te reproduire ?
- Accouplement ter... non nécessaire. Temps restant sur... avant expulsion du... embryons... cinq heures terrestres.
Sally est à la fois horrifiée et émerveillée. Elle fait face au dernier membre d'une espèce sur le point de disparaître. Sally s'interroge sur les aléas du destin. Elle n'est devenu ce qu'elle est que pour découvrir et protéger la diversité du vivant. A chaque mission elle s'assure de jouer un rôle politique en plus de son statut de technicienne. Elle s'enorgueillit d'être réputée pour sa force de caractère et les difficultés qu'elle provoque lorsque ses collègues ont le réflexe d'éliminer toute espèce potentiellement dangereuse pour l'humain. Aujourd'hui, face à cet organisme improbable, son ambition de devenir un garde-fou absolu contre l'appauvrissement de l'irréelle richesse du monde vivant est sur le point d'atteindre un nouveau palier en obtenant une chance de combattre le plus insaisissable des ennemis: la nature et ses accidents.
Une pulsion dicte à Sally de presser l'un des deux cercles parfaits dessinés sur le flanc de la tige principale. Elle s'approche, prête à appuyer sur l'un d'eux.
- Fragile!
Les membranes qui recouvrent les deux cercles noirs se sont bombés sous la force du souffle. L'ouverture au centre du bulbe frémit. Les filaments qui l'enserrent palpitent tel un cœur paniqué.
Sally s'écarte précipitamment. Elle prend soudain conscience du fait qu'elle se trouve face à un végétal *communiquant*. Aucune des découverte zoologiques faites en cinquante années d'exploration interplanétaire ne soutient la comparaison face à cette rencontre. Les formes de vies observées au travers de la galaxie causèrent, de par leur surprenante banalité, l'une des plus grandes déceptions de l'histoire de la biologie. L'émerveillement de Sally croît à nouveau, renforcé par l'idée qu'elle vient d'achever sa carrière et, ce faisant, la fonction qu'elle était de tout temps destinée à remplir. Elle sent naître en elle une triste affection pour cette compagne vivante sur le point de dépérir. En un élan, sa mission d'exploration disparaît au profit d'un sentiment d'urgence. Elle doit sauver cet organisme à n'importe quel prix.
- De quoi as-tu besoin pour terminer la gestation ?
La plante reste silencieuse.
- Quelle est ta source d'énergie principale ?
- Le métabolisme... basé sur des composés protéiniques
- Des protéines animales ?
- Oui... est affirmatif
Sally regarde dans le vide. Elle n'a aucun moyen de contact avec son équipe. Assez de nourriture pour deux jours.
- Pourrais-tu finir la gestation avec quatre mille Calories ? C'est ce que je mange en deux jours.
- Non il... en suivant calculation... besoin de... au moins cent mille...Calories
Sally sait ce qu'elle doit faire. L'idée qui vient d'apparaître dans son esprit lui fait perdre l'équilibre. Elle écarte les bras pour assurer sa posture. Il lui faut agir rapidement, avant que son instinct de survie ne prenne le pas sur ses idéaux nés d'une vie passée à se sentir tributaire d'un destin à l'origine du fourmillement d'existences qui pour elle constitue l'unique sens de cette réalité aléatoire et implacable.
Elle laisse tomber sa veste au sol. Dépose à ses pieds l'arme qu'elle avait ramassée mécaniquement en se levant au matin, et s'approche de l'organisme végétal.
- Mange moi.
L'opercule au sommet de la plante s'élargit et révèle à nouveau la cavité parfaite qui avait étonné Sally la veille. Elle soulève son pied droit et pénètre dans le réceptacle. Elle se laisse choir au creux de la plante, et, alors que sa tête achève de rejoindre le reste de son corps, l'opercule se referme d'un claquement humide. Une léthargie s'empare de l'humaine et elle sombre enfin dans son dernier sommeil.
* * *
Deux heures plus tard, une créature insectoïde dotée d'un encéphale hypertrophié émerge du bois et se dirige vers la plante. D'un geste machinal, elle presse l'un des cercles placés sur le flanc de celle-ci. L'opercule s'ouvre à nouveau. A l'intérieur se trouve un corps humain carbonisé. Des volutes de fumée nauséabondes s'échappent de sous ce qui était sa peau. La créature fait une moue dégoutée.
- C'est pas vrai ! On achète un piège-four-cuisine dernier cri et ces imbéciles ne sont pas capables de programmer la cuisson correctement ! Qu'est ce qu'on va bien pouvoir manger ce soir ?
-------------
Sally s’approche de l’organisme végétal absurde avec prudence. Prudence, car elle a perdu le trace de son équipe et sa radio ne fonctionne plus. Son M-16 est chargé et prêt à servir, mais elle l’échangerait volontiers contre un seul de ses cinq coéquipiers. Absurde, car son éducation de biologiste lui dit que cette chose ne devrait pas être là. Depuis qu’elle est arrivée sur cette planète, elle n’a vu que des forêts apparentées aux conifères terrestres, de leurs arbres majestueux dont les branchages obstruent le ciel à la mousse épineuse qui se plie sous ses pas. Mais l’organisme est bien là, quelque part entre l’orchidée et le sporophore. Sally est à moins de trois mètre de lui. Elle peut distinguer sa tige principale large de quatre-vingt centimètres, fibreuse comme du bambou et dotée du vert scintillant qu’on les algues fraîchement tirées de leurs fonds marins. Sally décide d’en faire le tour tout en s’approchant et, alors qu’elle décrit une spirale autour de la plante, elle découvre que son sommet est un tubercule sur lequel deux cercles noirs laissent entrevoir les fluctuations et les gargouillis de membranes dont il semble à Sally que l’origine est plus animale que végétale.
Une face du bulbe est ouverte de bas en haut. Sally s’approche et l’orifice s’ouvre brusquement. La plante a l’air vide. Une immense cavité épouse ses contours avec une précision étrangement parfaite. Sally songe qu’elle a rarement vu un tel degré de perfection dans la symétrie entre les faces internes et externes d’un organe.
Elle fait quelques pas de plus et se trouve à moins de vingt centimètres de l’organisme. Sally remarque deux excroissances parfaitement circulaires à mi-hauteur de la tige principale. Alors qu’elle tend la main pour les effleurer, une vibration sonore s’échappe de la plante.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Sally commence à suer. Elle peut sentir son débardeur se coller à son dos sous la moiteur de la forêt qui a finalement réussi à traverser son uniforme. elle fait deux pas en arrière, braquant son arme en direction de la plante. Sa lampe torche fait scintiller une série d'anneaux filandreux qui parcourent l'ensemble de la pousse. Aussi fins que des cheveux, ils ne deviennent visibles que sous la lumière rasante qui émane du M-16 de Sally. En agitant sa lampe elle découvre un second réseau, encore plus fin que le premier, dont la structure en treillis lie les anneaux entre eux et forme une carcasse tubulaire.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Les paroles viennent d'émaner de la plante. Sally écarquille les yeux. Elle sent une goutte de sueur couler le long de son flanc et laisser derrière une froide trainée. Les paroles qu'elle vient d'entendre ont reproduit certaines des intonations de sa voix. Son instinct lui commande de faire se reproduire le phénomène.
- Je suis une exploratrice.
Sally abaisse son arme. L'entité végétale ne parait pas être capable de mouvement.
Une vibration sonore s'échappe de la plante, semblable à un trémolo de baryton. Puis,
- Je suis...
La fin de l'imitation est remplacée par une nouvelle vibration sonore dont l'amplitude atteint les limites supérieures et inférieures de l'audition de Sally. L'alternance entre tons aigus et grave se poursuit durant quelques secondes, puis se transforme en une série de notes qui se reproduisent à intervalles réguliers. La modulation s'accélère soudain à un volume de moins en moins élevé. Sally attend une poignée d'instants, puis tâche de se répéter.
- Je suis... humaine.
La vibration reprend. Une mélodie faite de trois notes cristallines est éclipsée par un souffle profond qui se mue à son tour en un ton grave et plein. Sally imagine que la plante est parvenue à se stabiliser aux alentours de ses propres capacités auditives.
- Aahhhhhhhuuu... humaine.
Sally répète à nouveau.
- Humaine.
Le silence retombe. La plante est redevenue inerte.
- Je suis une humaine en visite sur ce monde. Tu es le premier être de ce genre que je rencontre. Quel est ton nom ?
Les membranes noires reprennent leur pulsation. Produisant un mélange des séquences vocales prononcées par Sally, la plante articule :
- Je suis une... de ce... ce monde.
La fatigue accumulée de deux jours de marche s'abat soudainement sur Sally. Elle se défait de son sac à dos et en extirpe une tente pliable qu'elle installe à quelques mètres de l'organisme insolite. Elle construit alors un système de sécurité rudimentaire faits de capteurs infrarouges et d'un réveil-matin tout en songeant qu'elle n'a pas croisé un seul organisme mobile en trois semaines d'exploration. Elle s'étend sous sa tente et songe à s'endormir. Une pensée jaillit. Elle fouille dans son sac et met la main sur son dictaphone de mission. Elle le relie à une oreillette d'habitude connectée à un amplificateur sonore destiné à détecter des présences hostiles.
L'enregistreur contient les briefings, commentaires et notes de mission nés de cinq ans passés à cataloguer la flore et la faune de planètes jusqu'alors inexplorées. Sally accède à l'enregistrement le plus ancien et enclenche la lecture continue. Elle se dit que plus de quinze heures de lecture continue pourraient suffire à fournir à la plante un vocabulaire rudimentaire. Elle s'approche avec précaution de celle-ci et dépose l'oreillette au sommet du tubercule.
Les échos d'une pluie fine envahissent la tente de Sally et la réveillent. Elle entend au dehors le bourdonnement de son appareil toujours en marche. Quelques heures plus tard, un claquement marque la fin de la dernière séquence. Sally s'extirpe de la tente, saisit l'appareil et l'éteint. Une voix s'élève au même instant.
- Tu es... Sally Hyde. Tu es... de la Terre.
Les mots sont détachés les uns des autres et les intonations manquent de continuité. Sally a l'impression que sa voix a été transcodée par un synthétiseur vocal de la fin du vingtième siècle. L'impossibilité de cette rencontre devient insistante et s'insinue entre les pensées de Sally. Elle ne voit qu'une intervention divine pour déposer un organisme de cette nature, seul, droit sur son improbable chemin.
- As-tu des semblables ?
- Ils sont toujours d'... en gestation cont...
La plante est capable d'emmagasiner la voix humaine mais ne sait pas reproduire ses composants élémentaires. Sally comprend qu'elle n'entend que des extraits de ses propres paroles ; les phrases sont mal découpées et des mots environnants la partie émise dans le but de créer du sens sont émis par accident.
- Où a lieu la gestation ?
- A l'intérieur de s... ec moi. Je suis un p...le dernier spécimen...vivant.
- Pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ?
- Extinction complète des... très avancée, par manque d'alimentation.
- Vous avez perdu votre source d'alimentation ?
- Déséquilibre écologique... est temporaire...tait accidentel
- Tu n'as plus aucun semblable vivant ? Comment peux-tu te reproduire ?
- Accouplement ter... non nécessaire. Temps restant sur... avant expulsion du... embryons... cinq heures terrestres.
Sally est à la fois horrifiée et émerveillée. Elle fait face au dernier membre d'une espèce sur le point de disparaître. Sally s'interroge sur les aléas du destin. Elle n'est devenu ce qu'elle est que pour découvrir et protéger la diversité du vivant. A chaque mission elle s'assure de jouer un rôle politique en plus de son statut de technicienne. Elle s'enorgueillit d'être réputée pour sa force de caractère et les difficultés qu'elle provoque lorsque ses collègues ont le réflexe d'éliminer toute espèce potentiellement dangereuse pour l'humain. Aujourd'hui, face à cet organisme improbable, son ambition de devenir un garde-fou absolu contre l'appauvrissement de l'irréelle richesse du monde vivant est sur le point d'atteindre un nouveau palier en obtenant une chance de combattre le plus insaisissable des ennemis: la nature et ses accidents.
Une pulsion dicte à Sally de presser l'un des deux cercles parfaits dessinés sur le flanc de la tige principale. Elle s'approche, prête à appuyer sur l'un d'eux.
- Fragile!
Les membranes qui recouvrent les deux cercles noirs se sont bombés sous la force du souffle. L'ouverture au centre du bulbe frémit. Les filaments qui l'enserrent palpitent tel un cœur paniqué.
Sally s'écarte précipitamment. Elle prend soudain conscience du fait qu'elle se trouve face à un végétal *communiquant*. Aucune des découverte zoologiques faites en cinquante années d'exploration interplanétaire ne soutient la comparaison face à cette rencontre. Les formes de vies observées au travers de la galaxie causèrent, de par leur surprenante banalité, l'une des plus grandes déceptions de l'histoire de la biologie. L'émerveillement de Sally croît à nouveau, renforcé par l'idée qu'elle vient d'achever sa carrière et, ce faisant, la fonction qu'elle était de tout temps destinée à remplir. Elle sent naître en elle une triste affection pour cette compagne vivante sur le point de dépérir. En un élan, sa mission d'exploration disparaît au profit d'un sentiment d'urgence. Elle doit sauver cet organisme à n'importe quel prix.
- De quoi as-tu besoin pour terminer la gestation ?
La plante reste silencieuse.
- Quelle est ta source d'énergie principale ?
- Le métabolisme... basé sur des composés protéiniques
- Des protéines animales ?
- Oui... est affirmatif
Sally regarde dans le vide. Elle n'a aucun moyen de contact avec son équipe. Assez de nourriture pour deux jours.
- Pourrais-tu finir la gestation avec quatre mille Calories ? C'est ce que je mange en deux jours.
- Non il... en suivant calculation... besoin de... au moins cent mille...Calories
Sally sait ce qu'elle doit faire. L'idée qui vient d'apparaître dans son esprit lui fait perdre l'équilibre. Elle écarte les bras pour assurer sa posture. Il lui faut agir rapidement, avant que son instinct de survie ne prenne le pas sur ses idéaux nés d'une vie passée à se sentir tributaire d'un destin à l'origine du fourmillement d'existences qui pour elle constitue l'unique sens de cette réalité aléatoire et implacable.
Elle laisse tomber sa veste au sol. Dépose à ses pieds l'arme qu'elle avait ramassée mécaniquement en se levant au matin, et s'approche de l'organisme végétal.
- Mange moi.
L'opercule au sommet de la plante s'élargit et révèle à nouveau la cavité parfaite qui avait étonné Sally la veille. Elle soulève son pied droit et pénètre dans le réceptacle. Elle se laisse choir au creux de la plante, et, alors que sa tête achève de rejoindre le reste de son corps, l'opercule se referme d'un claquement humide. Une léthargie s'empare de l'humaine et elle sombre enfin dans son dernier sommeil.
* * *
Deux heures plus tard, une créature insectoïde dotée d'un encéphale hypertrophié émerge du bois et se dirige vers la plante. D'un geste machinal, elle presse l'un des cercles placés sur le flanc de celle-ci. L'opercule s'ouvre à nouveau. A l'intérieur se trouve un corps humain carbonisé. Des volutes de fumée nauséabondes s'échappent de sous ce qui était sa peau. La créature fait une moue dégoutée.
- C'est pas vrai ! On achète un piège-four-cuisine dernier cri et ces imbéciles ne sont pas capables de programmer la cuisson correctement ! Qu'est ce qu'on va bien pouvoir manger ce soir ?
Un commentaire de Akimine.
















