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Février 2007
Le théorème des 2 minutes
Mercredi 14 février 2007 à 01 h 03

Il y a un théorème connu de beaucoup de monde dans beaucoup de milieux. Un théorème aussi connu que celui qui veut que la fumée aille toujours en direction des non fumeurs. Ce théorème, c'est le théorème de "Deux minutes !". Deux minutes, censées suffire à finir ce que l'on est en train de faire. Deux minutes où on va réussir à faire un petit pas pour l'homme et un grand pas pour l'humanité. Ce théorème est valable avant de se coucher, avant de commencer à travailler, avant de partir à son rendez-vous, avant de crever. Et aussi dans mon travail, d'autant plus que ces deux minutes, c'est sacré. Mais c'est un fait connu, reconnu, et prouvé : les graphistes sont incapables de tenir les délais imposés. Et c'est encore plus valable à Paris ou il est même interdit dans le monde de la comm' d'arriver avant 10 heures sur son lieu de travail sous peine de casser les clichés véhiculés par... je ne sais trop quoi mais qui tiennent depuis longtemps. Quand vient le moment de boucler un projet, il reste toujours un petit truc à faire. Ce petit truc qui fera la différence : ajouter une petite touche de couleur par-ci ou bien dessiner un petit picto à finir pour la route, faire un petit test de positionnement en inversant deux blocs ou tenter en deux clics de refaire toute une maquette (avec en prime, la démo en animation Flash). Cela peut paraître incroyable mais souvent, c'est possible : en deux minutes on a réellement le temps de changer tout un monde. Et on le sait. Alors on se lance, le chronomètre est lancé. On est en très motivé parce que derrière, le chef de projet s'impatiente et le client commence à fatiguer la standardiste à vouloir à tout prix jeter un oeil à sa commande. Et puis il y a ces écouteurs enfoncés profondément dans nos oreilles qui balancent le rythme qui va bien. Plus que trente secondes mais on est au bout, une dernière modif'. Plus que cinq secondes, et ça y est, on sauvegarde. Zéro seconde top chrono : c'est fini. La modif' est faite, tout est parfait.
Mais on n'est plus à deux minutes près. Et puis deux minutes de plus, ce n’est pas trop grave. On a toujours le droit d'avoir un petit peu de retard. Et il est vrai que le traitement du bandeau laisse à désirer : ça bave, l'illustration a franchement été faite en vitesse, il faudrait inverser le sens du visuel, le logo devrait peut-être être repensé... Ca tombe bien, il reste encore deux minutes avant la livraison finale et puis après tout, c'est comme si la connexion était momentanément naze, empêchant de mettre en ligne tous les fichiers, ce qui reste probable et compréhensible. Alors top chrono : il est relancé. Et ça repart.
Une heure plus tard, la maquette n'a pas bougé, mais en fait, si. Tout se tient. Tout le monde est aussi un peu furax à côté. Mais nous, on est fier. Fier de savoir que cet imperceptible pixel est là où il faut, que ce sous-titre est parfaitement aligné et que tout est cohérent. Fier d'avoir pu user intelligemment de ces deux petites minutes pour fignoler cette chose gênante que seuls les professionnels du milieu pourront voir, avec un peu de chance. Fier d'être totalement incompris mais de pouvoir se regarder en face dans un miroir.
Bref, ce théorème, c'est aussi ce truc connu qu'on appelle être "minutieux". Mais c'est aussi ce truc qu'on a l'habitude de remplacer par "Oh putain, le lourd".
8 commentaires, dernier de CYANure.bis.
La clope, un an après.
Jeudi 1er février 2007 à 20 h 14

Pour moi, fumer c'était beaucoup de cigarettes par jour :
- 9h10 : première clope au réveil avant le petit-déjeuner.
- 9h30 : une autre après le petit-déjeuner mais juste avant la douche.
- 9h45 : une "dernière" avant de partir ou en partant au taf.
- 11h : deux à la pause clope du matin.
- 13h : une autre avant de partir manger au resto le midi.
- 13h10 : une en attendant la commande.
- 13h40 : un nouvelle pour patienter en attendant la café,
- 13h45 : ...et une ou deux pendant le café.
- 14h : une autre en sortant du resto
- 16h00 : puis deux pendant la pause après midi.
On est encore en après midi et j'ai déjà 13 clopes à mon actif. En fonction de mes journées et de mon activité, je peux avoir deux cas. Le premier, c'est de taffer, rentrer, dormir. J'ai alors droit à :
- 18h : une petite pause d'une clope
- 19h : je pars du taf, j'en grille une "dernière" (encore) en rentrant chez moi.
- 21h : après manger, je m'en grille une autre. Et dans la soirée, je peux en enchaîner encore 2 ou 3.
- 2h : avant de me coucher, une "dernière". LA "dernière".
Typiquement donc, j'en étais à un paquet. Et là, c'était dans mes bonnes journées. Celles où j'avais l'impression de ne pas fumer beaucoup. Et il y a les autres, celles où on bouge en concert, on sort dans un café, chez un pote, ou il s'agit d'une soirée où en plus de ça on fume autre chose. Et là, je me retrouvais souvent à 6h du mat' avec deux paquet et demi vides à côté, mon cendrier débordant, mes bouteilles de soda remplies de mégots et d'eau noircie de goudron. Et je me souvenais très bien que cinq ans avant, quand j'avais ma première clope à la bouche, je me disais "de toutes façons, quand j'en serai à un paquet par jour, j'arrêterai les doigts dans le nez". Non, c'était faux, et je n’avais même jamais essayé d'arrêter. J'y avais pensé, rapidement, mais ça allait toujours être dans un futur proche.
Mais les complications arrivent : un cas de tuberculose assez grave est repéré dans mon travail. Pire : la victime est le mec qui taffe tous les jours à deux mètres de moi. Avec qui je bouffe le midi. Avec qui je vais fumer des clopes tout le temps. La paranoïa s'ensuit naturellement : "et si j'avais été contaminé ?!". Pendant que lui est hospitalisé et est mis en quarantaine totale pendant trois mois, nous, au travail, on nous annonce que bientôt, on aura droit à plusieurs séances de dépistage : test intradermique et radios des poumons. On y va, et pas de gaieté, d'autant plus que je me tape ces exams sur mes vacances.
Le jour du premier verdict arrive : sur les quatre personnes présentes, je suis le seul à poser un problème selon mon pneumologue. Mon test se révèle être hyper positif (ce qui en soi, ne veut strictement rien dire) mais surtout, elle a un doute sur la radio. Ce jour-là : je flippe. Du genre à méga flipper. Parce que ces problèmes sur la radio, ça pourrait être n'importe quoi, d'autant plus que je ne présente strictement aucun symptôme apparent. Je vais devoir faire une fibroscopie. La fibroscopie, c'est quoi ? C'est simplement un test où on insère un long tube avec une caméra au bout dans le patient pour examiner de l'intérieur. Ca passe au choix -en fonction du patient- par le nez ou par la bouche. Ensuite, ça glisse lentement, très lentement même, et ça passe entre les cordes vocales. Un moment crucial puisqu'il ne faut même pas songer à pousser un petit cri de peur sous peine d'avoir extrêmement mal et de finir complètement aphone. Et ça glisse, encore, jusqu'à attérir à l'intérieur des poumons. Ca, c'est rien. Ce qui fait mal, c'est la biopsie, quand ils vont prélever un petit morceau de l'intérieur pour l'analyser. Sentir le petit pincement à l'intérieur est extrêmement désagréable. Sauf que pas de bol, la première tentative est infructueuse. Alors on passe à la seconde, puis à la troisième, puis à la quatrième et à la dernière tentative... Evidemment, l'anasthésie locale a le temps de se dissiper et le gaz qu'on me balance à très haute doses pour me faire planer n'arrive pas à me destresser (car il faut le dire : depuis le début de l'intervention, on me shoote à ma demande. Et shooter n'est sûrement pas assez fort pour vous décrire l'état second dans lequel j'étais, et ce même deux heures après l'opération). Une fois terminé, on nettoie mes poumons de l'intérieur à l'aide d'un jet, apparemment d'eau ou d'air.
Tout ça, je ne sais pas encore que je vais le subir. Je ne sais pas encore que je vais suite à cette fibroscopie recracher un liquide tout noir (le tabac accumulé ?) et un peu de sang. Je ne sais pas encore que je vais avoir l'immense privilège d'être hospitalisé pendant un moment avec quelques complications et d'être à mon tour placé en semi-quarantaine, à grand renforts de réeducation respiratoire quotidiennement. Ce que je sais, c'est que je crève de peur car on vient de me faire cette fameuse radio et que les conséquences et les causes sont déjà trop horribles pour moi à ce moment précis. Sur le net, on parle même de cancer, de sida, d'à peu près toutes les maladies possibles. On est alors le 4 février 2006, il doit être autour de 16h et je fume ma dernière cigarette. Il me reste la moitié d'un paquet de Marlboro dans ma poche et un autre paquet neuf dans celle de mon blouson. Je m'empresse de jeter le paquet neuf et je garde l'autre, en souvenir. Ce jour là, grâce à un pote, je décide que dans tous les cas, j'arrête de fumer. Je passe de 20 cigarettes à 0.
Nous sommes un an plus tard moins 3 jours. J'ai pris 10 kilos au moins, ce qui n'est pas trop grave vu que j'étais apparemment rachytique. La tuberculose est passée, mon traitement de six mois aussi. Je peux monter les escaliers du métro sans être essouflé et j'essaie même de faire du vélo de temps en temps en dehors du cadre de ma réeducation. Je compte aussi m'inscrire dans un club de fitness histoire de faire de l'exercice en plus parce que c'est vrai, je ne fais pas beaucoup de sport en restant derrière mon PC. Je fais à peu près 120 € d'économie par mois en ne fumant pas, je ne paie plus 50 cafés par jour parce que je ne m'y pose plus. J'en ai profité aussi pour ne plus boire. Tant qu'à faire. Et ça, c'est aussi une sacré économie, minimum 15 € par semaines. Je vais certe beaucoup moins en concert, mais plus par manque de temps que par peur de retomber dans la clope. Mais ce n'est pas pour autant que je ne vais pas mieux, bien au contraire. Ma vie a beaucoup changé et bon sang, qu'est-ce que je peux en être fier.
Joyeux anniversaire avancé à moi.
41 commentaires, dernier de .