Amour, joie, nihilisme. (le blog de Poulpos)
Retour au blog <<

Mariez-vous !

Samedi 19 janvier 2008 à 16 h 28
Enterrer ma femme dans le jardin. Mauvaise idée, vous dirait n'importe qui. J'ai toujours eu la sensation de ne pas être n'importe qui. Alors je l'ai fait, je l'ai enterrée dans le jardin, ma femme. Elle est mal morte. D'une manière si ridicule, si terriblement drôle, que quand c'est arrivé, je puis le dire maintenant, j'ai ri. Personne ne m'aurait cru. Moi même parfois j'avais du mal à me croire, c'est dire si un de ces enquêteurs pointilleux de mauvais feuilleton télévisé m'aurait tout de suite suspecté d'invention doublée de délire mythomane, et envoyé au trou. Mais à vous je peux le dire : ma femme a été tuée par un four à micro-ondes.

C'est le matin, nous descendons petit-déjeuner, il est très tôt, arrivés en bas de l'escalier qui donne vers la cuisine, elle glisse ; j'essaye de lui empoigner le bras pour la retenir, rien à faire, elle bascule en avant, fonce la tête la première vers la table de la cuisine, qu'elle percute, ce qui la fait dévier fortement, elle frappe de plein fouet le mur en bois de la cuisine, celui, oui, vous l'aurez peut-être deviné, où sont suspendus tous les couteaux de cuisine, ceux qui passent souvent à la télévision et qui découpent des sushis à des tailles de l'ordre du micromètre, évidemment, tous les couteaux tombent, l'un d'eux se plante dans son dos, l'autre lui érafle la main, le plus gros enfin lui sectionne un morceau d'oreille, elle hurle, se tord de douleur et repart en arrière, balayant au passage toute notre vaisselle sale (et propre aussi!) et heurtant avec une violence phénoménale le meuble sur lequel se trouve le meurtrier : le four à micro-ondes, qui lui tombe impitoyablement sur le crâne de toute sa lourdeur, et il tombe de belle manière, j'entends par là, la vitre en premier, ce qui produit un effet scénique des plus comiques : lorsque, alors que je suis planté dans l'encadrement de la porte de la cuisine, observant bouche bée cette scène d'un chaos indescriptible, tout s'arrête, je me retrouve face à ma femme, assise contre le meuble, du sang coulant de ses multiples plaies, ses yeux grands ouverts me regardant d'un air vide à travers la fenêtre brisée du micro-ondes dans lequel sa tête est encastrée. Et là, oui, là, j'ai ri.

La première question qui me traverse l'esprit est d'une stupidité incroyable : je me demande si tout le monde, comme moi, aurait ri. Puis, très vite, je jauge la situation. Femme morte. Cuisine dévastée. Plaies multiples, dont certaines dues à des armes blanches dignes des pires yakuzas. Micro-ondes fracassé (de belle manière) sur la tête de la femme susnommée. Conclusion inévitable des enquêteurs de feuilleton : une lutte à mort, passionnelle, d'une violence inouïe. Le mari, comme toujours, a eu le dessus. La pauvre femme vient s'ajouter aux statistiques concernant les violences conjugales. Je décide donc d'enterrer ma femme dans le jardin.

Je range toute la cuisine, je la nettoie intégralement, je mets le corps de ma femme dans le placard à balais, et j'attends la nuit. Elle vient. Je vais à la cave chercher une pelle et vers trois heures du matin, je commence à creuser un trou dans mon jardin, profond. J'y jette le corps de ma femme, et je rebouche. Mon jardin est très isolé, personne ne m'a vu, et pour faire bonne mesure, je place sur la terre fraîchement retournée des graines de poireaux que nous avions achetées ensemble la semaine passée pour les planter dans notre potager. Je place des petites pancartes, avec des images de poireaux, celles qu'ils donnent avec les graines, sur la terre molle. C'est comme une sorte d'hommage.

Puis je vais me coucher. J'ai du mal à trouver le sommeil. Les images tournent et tournent dans ma tête. Je dirai qu'elle est partie, que je n'ai pas de nouvelles. Qu'elle est à l'étranger. On ne m'ennuiera pas. Je tombe dans un sommeil lourd et je rêve de choses qui se brisent.

Le lendemain je vais au travail normalement. Tout se passe bien même si je suis dans un état de tension absolu. Je me remémore la scène encore et encore, et j'ai de plus en plus de mal à y croire. Que s'est-il passé? Quand exactement a-t-elle percuté le mur? Quel mur? Les évènements se mélangent. Je commence peut être à perdre les pédales.

Les nuits se succèdent et je ne dors pas. J'entends, évidemment, des bruits venant du jardin. On gratte. De nuit en nuit les bruits se rapprochent de la maison, jusqu'à ce que j'entende finalement des grattements contre ma fenêtre et des coups contre les murs. Je suis de plus en plus terrifié, et je ne sais plus vraiment ce qu'il s'est passé. Le matin je vais visiter mon jardin : les pancartes de poireaux ont disparu. Ce n'est pas moi qui les ai enlevées.

Je ne vais plus au travail. J'erre dans mon jardin la journée, je me terre dans mon lit la nuit. Je rôde chez les voisins. Hier j'ai surpris une conversation par la fenêtre ouverte de ma voisine de droite. Elle m'accusait de faire du bruit, la nuit, dans le jardin. De gratter la terre, de me précipiter contre les murs. Impossible. Elle ne peut pas me voir.

Des gens viennent toquer à ma porte. Je leur hurle que je ne l'ai pas tuée. Je l'ai tuée.
par Morgoth
Samedi 19 janvier 2008 à 17 h 04
Ça me fait penser à "The Tell-Tale Heart" par Poe (surtout la fin en fait). Hasard ou est-ce voulu ? J'ai bien aimé en tout cas.
par jye
Samedi 19 janvier 2008 à 17 h 13
Super sympa !!
par God.Ass
Samedi 19 janvier 2008 à 17 h 30
Jolie la montée de la folie, bien gérée.
par JiHeM
Samedi 19 janvier 2008 à 17 h 45
"le four à micro-ondes, qui lui tombe impitoyablement sur le crâne de toute sa lourdeur, et il tombe de belle manière, j'entends par là, la vitre en premier, ce qui produit un effet scénique des plus comiques : lorsque, alors que je suis planté dans l'encadrement de la porte de la cuisine, observant bouche bée cette scène d'un chaos indescriptible, tout s'arrête, je me retrouve face à ma femme, assise contre le meuble, du sang coulant de ses multiples plaies, ses yeux grands ouverts me regardant d'un air vide à travers la fenêtre brisée du micro-ondes dans lequel sa tête est encastrée."

C'est impossible.

Visualise bien la scène : si sa tête est encastrée dans le micro-ondes par le côté vitré, elle ne peut pas regarder à travers cette même vitre.
par rgk
Samedi 19 janvier 2008 à 17 h 57
Testé et approuvé par JiHeM : sa femme ne le regardait pas. Il va maintenant tenter avec sa belle-mère, pour être sûr.
par juke
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 03
Je me suis fait la même reflexion que JiHeM.
par mess
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 10
Elle bouge la tête ? (référence subtile inside)
@JiHeM
par moSk
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 28
Peu importe, ce qu'il dit à la fin explique bien que ces détails n'ont pas d'importance.
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 29
Comme Jihem, j'ai tilté là-dessus, tu ne peux pas te bouffer la vitre de la porte sur la tête, et regarder (si on peut dire) par cette même porte.
Mais à part ça, c'est bien foutu.
par God.Ass
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 33
Oui le truc c'est qu'on galère à s'imaginer la scène et ça doit pas être l'effet recherché.
par rgk
Samedi 19 janvier 2008 à 18 h 36
Sauf si la porte est ouverte, en gros la tete dans la vitre/porte et le reste de la "boîte" qui pendouille à côté.

@mess >> Fred !
par Poulpos
Samedi 19 janvier 2008 à 19 h 02
Je suis ravi d'être à l'origine de débats sur la chute de fours à micro-ondes, ça me plaît !
par Anarchy
Dimanche 20 janvier 2008 à 12 h 08
rgk a raison. Du moins je l'ai aussi visualisé comme ça. Sinon, très bonne nouvelle. La montée progressive dans la folie, la démence est bien décrite.
Ca m'a aussi rappelé la nouvelle de Poe :)
Toutes les personnes enregistrées peuvent poster un commentaire dans ce blog.

Commenter

Tags autorisés : [b] [/b], [i] [/i], [u] [/u], [code] [/code], [img]Adresse d'une image[/img], [url=Adresse d'un site web] [/url]
Vous pouvez aligner vos images à droite ou à gauche en modifiant le tag [img] comme ceci : [img right] ou [img left].

Pour vos vidéos/animations flash : [video]Adresse d'une animation[/video], pour préciser la largeur et hauteur : [video width=100 height=200]...[/video]