Amour, joie, nihilisme. (le blog de Poulpos)
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Juillet 2007

Kérosène

Dimanche 29 juillet 2007 à 00 h 53
Toujours la même chose, la même quantité astronomique de choses semblables. D'abord les gestes, quotidiens, incontournables : la dent brossée, l'urine évacuée, la nourriture ingurgitée, l'oreille grattée, la tête posée sur l'oreiller. Toujours les mêmes, ceux que l'on préfère. Cette même façon d'agencer sa vie, toujours, qui oblige au conformisme tout en permettant un confort et une cohérence vivaces. C'est inévitable : les routines, le fonctionnement mathématique des hommes. En changer ne sert qu'à instaurer, souverain, un nouveau schéma qui sera pratiqué, usé, un certain temps, jusqu'à ce que la vie le bouleverse à nouveau, nous obligeant à changer pour mieux être semblable à soi.

Ces réflexions mènent à la passion du feu. Lorsque la femme de S. lui demande, comme toujours, de lui passer le sel, son esprit parcourt à toute vitesse le premier paragraphe de ce texte, et seul le feu parvient à apaiser le malaise qui s'ensuit. Elle lui dit : " Passe moi le sel ! ". Il pense : " Toujours la même chose, la même quantité de choses semblables. Jamais rien ne change. Changer, c'est brûler. " Il pense invariablement au bidon de kérosène qui traîne dans le garage, depuis qu'ils ont acheté la maison, depuis vingt quatre années déjà. Pour la dix sept mille cinq cent vingtième fois, elle lui demande, "Passe moi le sel ! ", avec cette même expression penaude de cigogne stérile. L'esprit de S. déborde. Il n'en peut pour ainsi dire plus, et il suffit de l'observer attentivement pour le constater : ses traits se durcissent, il est tendu, fébrile. Il ne pense même plus à sa vie, ou plutôt à son absence de vie : il ne pense qu'au bidon de kérosène qui traîne dans le garage. "Trouve quelque chose à faire", se dit-il. Des images défilent rapidement, tandis que sa femme, bouche bée, attend le sel comme une mauvaise caricature d'elle-même. Il se remémore un mouton mourant, qu'il a croisé lors d'une promenade alors qu'il était enfant. L'animal gisait sur le côté, et sa respiration remuait des montagnes de glaires dans un bruit sourd et rocailleux. De la morve sortait de sa narine droite, en un flasque tas amorphe. Il s'était dit qu'elle (pourquoi elle? Il sentait que c'était une brebis) n'en avait plus pour longtemps. Cet animal allongé, attendant de mourir en remuant ses intérieurs abîmés par la maladie, lui avait rappelé son père mourant. Et sa mère qu'il ne supportait plus. C'était la première fois que dans sa tête, il invoquait le feu.
Depuis, chaque action, chaque moment, est morbide, et la seule solution est la combustion mentale.

Seulement aujourd'hui, il ne se contient plus. Il s'apprête à passer à l'acte.
"Passe moi le sel !", insiste la femme de S.

Il se lève et se dirige vers le garage, à l'extérieur. Il s'empare du bidon de kérosène.

La longue marche

Mercredi 4 juillet 2007 à 22 h 50
J'avance seul, lentement, sur la plaine ravagée. Je ne sais même plus pourquoi je piétine ce sol noir et friable, ni pourquoi je m'appuie un instant sur ce tronc d'arbre calciné. Je le fais, c'est tout. Dans le ciel orange, un oeil me fixe. Surprenant, me dis-je. D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai que rarement pu observer des yeux célestes. Pour ainsi dire jamais. Les détails sont amusants, puisque l'oeil, de temps en temps, se ferme, puis s'ouvre à nouveau, tandis que j'avance en soulevant des nuages de poussière noire.
J'avance encore un certain temps, peu quantifiable. Au loin, une silhouette se détache sur l'horizon obturé. Après un certain temps, peu quantifiable, je puis affirmer en mon for intérieur que cette silhouette appartient à un homme, plus petit que moi, au moins aussi laid, et qui porte un chapeau ridicule. Je me souviens comment parler en parcourant la distance, peu quantifiable, qui nous sépare. Il est vraiment très laid. Son visage est creusé de failles, de crevasses. Ses yeux, cependant, luisent d'une lueur d'opale. Nous nous arrêtons tous les deux. S'il s'agit d'un jeu, de savoir qui de nous deux, le premier, prendra la parole, tu as rencontré le bon client, me dis-je. Je ne suis pas prêt de l'ouvrir. Alors j'attends, sans rien dire, pendant un certain temps, peu quantifiable. En face, le laid fait pareil. Nous sommes assez proches l'un de l'autre.

"- Bonjour, ou bonsoir, on ne sait pas trop, avec ce temps incertain." Je me rends compte, dans un juron intérieur, que j'ai parlé le premier. Je suis incorrigible. Il va me répondre.
"- Peu quantifiable, dirais-je." Il l'a vraiment dit.
"- C'est effectivement le mot adéquat. Depuis combien de temps marchez vous?
- Cela ne te regarde pas. Et je ne connais pas la réponse." Il me tutoie, ce que j'avais oublié de faire. Je me rends compte à quel point ma question est stupide : dans ces conditions peu quantifiables, il est difficile de savoir depuis combien de temps nous marchons. Son visage m'est de plus en plus familier et cela me déstabilise grandement.
"- Pourquoi marchez vous, vous?" On ne sait jamais, il va peut être répondre.
"- Je rajeunis."
Puis il se remet en route, me frôle en passant, et je sens dans une vague d'air l'odeur qui se dégage de cet homme laid, odeur que je ne reconnais pas avant d'avoir marché pendant un temps, peu quantifiable, puis, qu'à force de virtuellement tourner et retourner dans mes narines, j'identifie enfin : mon odeur.

C'était moi vieux.
20 commentaires, dernier de seaz7.