Amour, joie, nihilisme. (le blog de Poulpos)
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La bête

Dimanche 16 décembre 2007 à 21 h 42
C'était l'heure de la deuxième soupe. J'étais assis face à ma petite table de bois, au fond de ma cellule. Petite aussi, la cellule : un carré gris d'environ quatre mètres de côté. Une lampe faiblarde, une table de bois (petite), une chaise, un trou, une paillasse étendue à même le sol, un évier. Il m'avait fallu environ trois ans pour parvenir à me faire au bruit obsédant de la goutte qui tombait du robinet, périodiquement, toutes les trente-sept secondes. Plus le temps passait, plus j'avais l'impression que les murs noircissaient. L'ouverture dans ma porte, fine, par laquelle on me faisait parvenir mes soupes, ne me laissait entrevoir qu'environ un mètre d'extérieur, à savoir, le mur d'en face. Noir lui aussi. Je ne mangeais que de la soupe. Deux fois par jour, j'entendais des pas trainants; ma lampe s'éteignait ; j'étais plongé dans le noir total ; quelque chose grognait ; j'entendais le bruit d'un plateau glissant contre la roche ; la lumière se rallumait, je mangeais ma soupe puis plaçait le plateau devant l'ouverture fine. On le reprenait, avec le même rituel.

Passés mes premiers déboires psychologiques (claustrophobie intense, crises de panique, auto-mutilation, obsessions diverses), qui avaient duré, d'après ma propre perception, plus d'un an, je m'étais peu à peu fait à cette vie réglée. Je passais mon temps à naviguer dans ma folie naissante, élaborant des scénarios tantôt érotiques, tantôt mégalomanes ; parfois, les deux se mêlaient. Lorsqu'une douleur naissait en moi, j'en étais heureux : cela occupait mon esprit. Je ne savais plus pourquoi j'étais ici, ni comment j'y étais arrivé. Je vivais alors dans un présent indéfini, et infini.

C'était l'heure de la deuxième soupe, je l'avais bue, et j'avais posé le plateau devant l'ouverture fine. La lumière s'était éteinte, le plateau avait glissé, les pas trainants s'étaient éloignés. Mais cette fois, la lampe était restée morte. J'attendais, dans le noir total, qu'elle se rallume. Une peur insidieuse commença à m'envahir : après tant d'années, le moindre changement me paraissait inconcevable. Je ne comprenais tout simplement pas comment la lampe pouvait rester éteinte. Je restais donc assis face à ma table, sans bouger, et j'en aurais été bien incapable tant la paralysie glacée qui me gagnait était forte.

Combien de temps? Comment le dire, alors que plus rien ne le rythmait, à part la goutte d'eau qui s'écrasait, inlassablement, toutes les trente sept secondes? J'étais dans un état d'attente anxieuse, les scénarios défilaient à toute vitesse, mêlant les théories les plus fantastiques aux idées les plus simples, de la fin du monde à la panne d'électricité. Ca n'était ni l'un, ni l'autre.

Car au bout d'un temps difficilement quantifiable, j'entendis un bruit qui m'était complètement inconnu. La porte s'ouvrait. Quelque chose de dur glissa sur le sol, avec des grognements, des bruits de pas trainants, puis la porte claqua. On avait introduit quelque chose dans ma cellule. Je me retournai lentement, je tendis l'oreille, je flairai l'air putride qui m'entourait : rien. C'est alors que le cauchemar commença. La lampe se mit à clignoter, à raison d'un bref flash de lumière toutes les trente sept secondes, en parfaite synchronisation avec le bruit de la goutte. A chaque flash, j'entrevoyais le monstre qui s'était introduit dans ma cellule : un être immonde, fait de poils, vaguement humanoïde ; ses yeux, noyés dans une masse de croûtes et de ce qui ressemblait vaguement à des algues, me fixaient d'un air fou. Il ne bougeait pas, parfois sa bouche se tordait et laissait apparaître des chicots d'une saleté absolue. Les clignotements cessèrent, et à nouveau, je me retrouvais plongé dans le noir total. Savoir que cette bête se trouvait à quelques pas de moi, sans que je puisse la voir, me plongeait dans une panique désordonnée. Je me mis à trembler, à tatonner devant moi, de peur qu'elle ne s'approche à mon insu ; puis enfin, je cédais tout à fait et bondis vers elle en hurlant. Je heurtai une surface froide et lisse, j'entendis des bruits étranges, du verre se briser, il n'y avait pas de verre dans ma cellule, je percutai la chaise, la table, le vacarme était infernal, je ne sentais pas la bête, je ne savais contre quoi je me battais, je sentis sous mes doigts un objet froid et pointu dont je battis l'air, puis, complètement perdu, au summum de la panique, je me l'enfonçai profondément dans le ventre. Tout se calma. Je m'effondrai. Mon sang coulait sous moi, à flots. J'avais tué la bête.
par booz
Dimanche 16 décembre 2007 à 21 h 52
noobtip : le retour chariot+saut de ligne à la fin n'est pas très "ergonomique". Ca casse trop le rythme, ça laisse trop le temps de comprendre ce qui s'est réèlement passé et donc *plof*.

J'aurais juste mis ça à la suite.
Dimanche 16 décembre 2007 à 21 h 56
Ah ça faisait longtemps ! Merci !
par Poulpos
Dimanche 16 décembre 2007 à 21 h 59
Ouais à la limite je vais même supprimer la dernière phrase.
par Jose
Dimanche 16 décembre 2007 à 22 h 06
Après le texte "Chaos Campus" auquel j'avais un peu moins accroché, je retrouve avec plaisir ton blog Poulpos!
Même remarque que booz concernant la fin du texte initial que tu as modifiée. La construction reste très efficace, le style est toujours aussi relevé et j'attends avec impatience tes prochains écrits.
par TheChat
Dimanche 16 décembre 2007 à 22 h 15
Génial
par KaB
Dimanche 16 décembre 2007 à 22 h 44
Une allégorie plus moderne de la caverne désignant l'homme peureux de l'extérieur. Ou non.

En tous cas félicitation : on est vraiment plongé dans l'ambiance angoissante.
par Naboyo
Dimanche 16 décembre 2007 à 23 h 13
Lundi 17 décembre 2007 à 18 h 45
Le style force le respect, la lecture en est facile ce qui est encore plus agréable. Je salut l'auteur.
par God.Ass
Lundi 17 décembre 2007 à 22 h 49
J'ai récemment vu Old Boy. Pour ceux que ça intéresse ça parle notamment d'un long enfermement.

Pour Poulpos: J'ai la flegme de te féliciter mais continue c'est un réel délice de te lire!
par Poulpos
Mardi 18 décembre 2007 à 01 h 16
Merci ! Surtout pour la bête des douze travaux, j'adore !
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