Dimanche 6 septembre 2009 à 20 h 32
(Tout cet article est entre parenthèses. Il ne fait pas partie intégrante de la magnifique fresque littéraire qui se déploie sous vos yeux depuis quelques temps, et qui a été quelque peu interrompue pour cause de vie irréelle assez chargée. Je vois que quelques irréductibles s'acharnent à cliquer sur cette page, et au fond de mon ego surdimensionné, je dois bien avouer que ça me fait plaisir. Du coup je vous donne quelques nouvelles.
1 - Ici, ça va repartir, mais la plupart des trucs que je fais en ce moment sont
là bas . C'est plus pour m'amuser qu'autre chose mais ça convient bien au format "blog", et surtout, en ce moment, je n'ai pas le temps de faire des trucs plus longs. Il y a un lien vers un blog qui regroupe aussi mes derniers textes, mais de toute façon vous avez pu les lire ici, je continuerai à poster en double dès qu'il y aura du nouveau (il va y en avoir).
2 - Deux de mes nouvelles vont être publiées incessamment sous peu, dans deux magazines différents :
Ici, d'abord . C'est Pulp, un magazine qui réunit des travaux assez sympas d'artistes issus de plein de milieux différents. J'ai gagné le concours de nouvelles du numéro 3, apparemment, et donc je vais y paraître sous le pseudo de Pierre Poing (j'ai laissé tomber Poulpos parce que ça faisait pas assez "Editions de Minuit", maintenant j'ai la classe).
Là, ensuite . C'est AoC (je ne vous dis pas ce que signifient les initiales, c'est tellement ridicule que je vous laisse l'entier plaisir de le découvrir), un magazine de science fiction dirigé par des anciens mecs de la collection "Présence du futur", que les plus vieux et marginaux d'entre vous doivent connaître, c'était une collection mythique de science fiction dans les années 80, malheureusement aujourd'hui disparue. Je parais dans le numéro 13, qui devrait sortir dans pas trop longtemps, toujours sous le pseudo de Pierre Poing - vous l'aurez compris, c'est ma signature du moment, ma trouvaille de grande envergure.
3 - Les deux nouvelles sont très différentes. La première était une réponse à un concours, donc un peu guidée ; je ne la trouve pas géniale, pour être honnête, mais bon, ça me fait plaisir qu'elle ait pu plaire à des types quand même. Elle se rapproche assez de ce que j'ai pu écrire ici, sur ce blog, dans les premiers temps (moins le côté "emo qui se tranche les veines" du tout tout début, je crois, enfin j'espère). Y a des meurtres et un enfant en bas âge, et des pigeons, et
Jeannot .
La deuxième, c'est une nouvelle que j'ai écrite comme ça pour le plaisir et que j'aime beaucoup, c'est d'autant plus sympa pour moi qu'elle ait plu à d'autres gens aussi. C'est un bateau qui mange des gens.
Ces deux magazines peu connus ne sont pas chers. Ils sont collectors du fait même que seule une dizaine de personnes au monde ose les acheter tant ils inspirent peu confiance. Ce sont deux ruelles mal famées de la littérature d'aujourd'hui, deux putes à herpès qui paieraient pour se faire baiser. Ca fait envie, non?
Fin de la parenthèse. )
Mercredi 27 mai 2009 à 01 h 20
Tu sais, j'ai ressenti la même chose que quand j'étais petite et qu'on m'enfermait dans le noir avec les chats. La panique m'a vite envahie et je n'ai pu que frapper dans le vide à chaque déplacement d'air que je sentais. J'avais sans cesse l'impression qu'on me humait, et quand j'enlevais les mains de mes oreilles, il me semblait entendre des petits gémissements accompagnés de souffles, d'expirations nasales. J'ai continué à me boucher les oreilles tout en fredonnant une chanson improvisée.
Comme rien ne se passait et qu'il faisait toujours aussi noir j'ai décidé de me mettre à la recherche de lumière ou de quelque chose. Dehors tout tremblait et j'ai pensé que le bâtiment sous lequel j'étais s'était peut être effondré. Si comme je le pensais il y avait des galeries souterraines, il devait aussi y avoir d'autres sorties. Autour de moi ça continuait : des frôlements, comme si des mains s'approchaient de moi pour me toucher puis reculaient juste avant le contact. J'avais cessé de frapper l'air.
J'ai commencé à toucher le mur derrière moi et à le suivre sur ma gauche. C'était du crépi poussiéreux qui grattait les mains. Parfois le mur devenait très humidé et parfois il était carrément trempé ; mais la puanteur était telle que je ne pouvais pas deviner sur quel liquide je passais ma paume. J'essayais de ne pas trop réfléchir. Je progressais très lentement, mes pieds frottaient contre le sol, et toujours j'entendais ces petits gémissements et ces souffles que parfois je sentais mourir sur ma nuque ou sur le côté de mon visage. Au bout de quelques mètres, j'ai senti quelque chose de rond et d'humide sous mon index. J'ai appuyé un peu et j'ai senti des cils caresser le bout de mon doigt ainsi que la pression infecte de deux paupières molles contre ma peau.
Jeudi 30 avril 2009 à 12 h 31
J'ai supposé que ce n'était pas par hasard que j'avais atterri sur un tas de cadavres. J'ai repris conscience assez vite et je suis resté longuement allongé à contempler le ciel de plus en plus rouge. J'étais empêtré dans un enchevêtrement de bras et de jambes plus ou moins attachés à leurs corps d'origine, et je réfléchissais. Ce qui commençait à poindre en moi c'était un sentiment de lassitude profonde. J'en ai assez j'ai pensé. Cela faisait trop longtemps que je me laissais marcher sans but et que j'attendais de disparaître sans que rien de tel n'arrive.
Fatigué par le froid des corps et les démangeaisons multiples qui me torturaient j'ai décidé de me lever. Le spectacle était magnifique puisque le sol était complètement ravagé : des cratères énormes, à perte de vue, jusqu'aux collines qui elles mêmes en étaient mouchetées. Derrière moi, la ville portuaire grise, elle aussi, n'était plus qu'un champ de gravats. A mes pieds, des débris de bois, des corps humains, en tas. Mes compagnons d'enterrement j'ai pensé. C'était gentil de leur part d'être venus, à ces proches.
J'ai essayé de parler mais c'était trop difficile. Puis à force d'essayer et d'échouer ce qui m'est venu c'est une bordée de jurons et là ça a fonctionné. J'avais décidé de changer de vie, puisque même sous terre on ne voulait pas de moi. Ce qui m'animait maintenant c'était l'envie d'en découdre avec le monde, de m'y confronter physiquement, d'y laisser des traces profondes. J'ai commencé par enfoncer dans le sol, à coups de pied rageurs, le crâne du corps le plus proche. L'effort m'a épuisé et je me suis écroulé. Faire des choses c'est fatigant j'ai pensé.
Mercredi 29 avril 2009 à 01 h 10
Je crois que je passe du rêve au réel avec un peu trop de facilité. Tout est toujours aussi noir autour de moi mais je sens des vibrations extrêmement fortes qui secouent le sol. Je ne peux toujours pas bouger. J'entends qu'on respire mais ce bruit qui pourrait être rassurant se noie petit à petit dans celui de déflagrations qui semblent toujours plus proches. C'est comme une succession d'ondes sismiques qui se rapprochent petit à petit. Bientôt tout se met à trembler.
Puis un bruit immense nous engloutit. Je pense tomber inconscient mais c'est le contraire qui se passe : tout se déroule autour de moi au ralenti, sans que je sois vraiment capable de comprendre et d'analyser ce qui arrive. J'entends d'abord le bruit d'un impact sourd, loin au dessus de moi, comme si une lourde masse s'enfonçait dans la terre. Puis tout explose et je sens que nous sommes propulsés vers le haut. Je suis ébloui par la lumière et des débris de bois, de la terre, des pierres, me heurtent ; et sûrement d'autres choses que je ne vois pas.
J'ai pendant quelques instants l'impression de voler, et d'être balloté dans tous les sens. Je distingue vaguement d'autres formes qui bougent de manière désarticulée. Puis c'est la chute : je heurte violemment quelque chose, tout l'air de mes poumons est éjecté, et j'ai seulement le temps de me rendre compte que je suis tombé sur d'autres corps humains avant de sombrer à nouveau dans l'obscurité.
Dimanche 26 avril 2009 à 17 h 20
Tu sais, malgré tout ce qu'on a pu raconter, je n'ai jamais aimé la guerre. Je veux bien convenir que je n'étais pas la dernière à me lancer dans des combats sanglants mais je n'ai jamais pu supporter les mathématiques au service de la mort. Tuer ne me dérangeait pas tant que cela se faisait entre humains, d'individu à individu. Depuis que je les suivais j'étais heureuse parce que les champs de bataille et autres manoeuvres complexes semblaient avoir disparu de la surface du monde en même temps que la plupart de ses habitants : on se massacrait, on se battait, on se mutilait, oui ; mais on ne participait pas à l'éradication froide et massive de l'autre, on laissait seulement parler ce qu'il y avait au fond de nous et son langage était celui du meurtre, voilà tout.
Je ne m'attendais pas au bombardement qui avait commencé à pleuvoir sur la ville portuaire. Du haut de mon toit, j'avais observé, bouche bée, les explosions qui ravageaient le sol, au loin sur les collines, d'abord, puis qui se rapprochaient de plus en plus, faisant trembler l'édifice déjà à moitié en ruine sur lequel je me trouvais. Le paysage semblait se redessiner sous mes yeux à mesure que d'immenses cratères s'ouvraient ici et là comme des fleurs. C'était beau et révoltant.
Je suis descendue du toit juste au moment où les premiers obus commençaient à tomber sur la ville. Il devait y avoir une cave dans cette maison et il fallait que je la trouve. Les êtres que j'avais vus plus tôt devaient bien sortir de quelque part et je soupçonnais déjà l'existence d'un réseau de galeries souterraines. Arrivée au niveau du sol je suis sortie et j'ai couru derrière la maison. Tout tremblait maintenant et je voyais, dans les quartiers proches, des bâtiments s'écrouler les uns après les autres. Derrière la maison il y avait une petite cour et dans cette petite cour un escalier très raide qui descendait vers une porte à moitié pourrie. Je suis descendue, j'ai ouvert la porte, je l'ai refermée derrière moi. Une odeur de pourriture a envahi ma cage thoracique. Autour de moi je sentais des mouvements incessants, des frôlements ; je n'entendais plus rien à cause des explosions, mais je commençais déjà à penser que j'aurais peut être du rester dehors.
Mercredi 22 avril 2009 à 19 h 08
La douleur a remplacé la peur. J'étais dans le noir complet et le temps me semblait avoir disparu ; je savais que j'existais parce que tout mon corps me brûlait. Au bout d'un moment la peur disparaît et c'est qu'on est proche de la mort. Je n'avais rien d'autre à faire alors je pensais aux films que j'avais vus, avant, aux livres que j'avais lus. Ma situation n'était vraiment pas exceptionnelle. Combien de personnages s'étaient retrouvés, comme moi, enterrés vivants? Des centaines, j'ai pensé. Combien avaient été enterrés auprès d'autres cadavres? Peut être une bonne dizaine. Combien avaient été enterrés en compagnie d'autres hommes ou femmes encore vivants? Une poignée, certainement, pas plus.
J'entendais toujours respirer et gémir à ma gauche. Je ne savais pas qui ou ce que c'était mais en tout cas c'était vivant, pour l'instant. L'air se faisait de plus en plus rare et je ne doutais pas que très bientôt ça allait être la fin pour nous deux, alors pourquoi s'en faire. Pour la première fois depuis un temps que je n'arrivais pas à quantifier, j'ai essayé de parler. Je n'ai pas réussi et seul un grognement, une sorte de croassement, est sorti de ma gorge à vif. J'ai ri.
Je me rendais compte avec une horreur croissante que j'étais encore quelqu'un. J'avais une mémoire et je tentais de l'utiliser pour m'en sortir. Si jamais j'y parvenais, je savais que je ne serais plus comme avant. On verra bien j'ai pensé. Dans la plupart de ce que j'avais lu ou vu, le personnage enterré vivant s'en sortait grâce à un complice qui avait ménagé une arrivée d'air, ou un moyen de communiquer ; l'enterré hurlait jusqu'à ce qu'on vienne le délivrer ; ou alors, et c'était le plus amusant de mes souvenirs, il fracassait de ses poings nus le bois de son cercueil et s'extirpait en creusant la terre de ses ongles. Aucun n'avait été expulsé de sa dernière demeure, comme moi dans quelques instants, par le séisme local que provoque une attaque d'artillerie lourde.
Dimanche 19 avril 2009 à 22 h 28
Je ne suis pas vraiment pressé de m'éveiller. Même si le rêve dans lequel je suis plongé est terrible, cela ne peut pas être pire que dans le réel. Il y a d'abord cette femme qui me poursuit, le ciel est rouge et elle court sur la route, derrière moi, je sais que si elle me rejoint, ce sera la fin. En même temps, je suis vaguement attiré par elle et évidemment je trébuche, et je ne parviens plus à me relever, elle approche très vite, la panique m'envahit. Le sol s'ouvre sous moi et m'avale, la terre est parfois un salut. Je suis pris entre des parois rouges et veinées de bleues ; c'est un gosier géant, qui de ses muscles titanesques assure ma progression vers le bas.
Après cette descente, j'arrive dans une pièce circulaire. Je suis seul avec un petit animal à fourrure que je crois n'avoir jamais vu. Je suis pris d'une rage terrible et je le saisis afin de le cogner, de toutes mes forces, contre les murs. Au début, tout fonctionne bien : chaque coup fait jaillir son sang et craquer son petit corps, et bientôt des plaies profondes apparaissent, qui me laissent entrevoir l'intérieur malade de la bête : des organes étranges, verdâtres, presque pourris. Puis l'animal reprend son aspect premier, je continue à le frapper de toutes mes forces et à le projeter contre les murs, mais cela ne lui fait plus rien. Ma rage se double d'un sentiment d'impuissance terriblement profond.
Enfin je retourne dans la grotte et je vois ma famille massacrée au coin du feu. Leurs crânes sont cabossés et ils saignent de plusieurs endroits, là où les balles les ont touchés. Mais ils discutent comme si de rien n'était et font cuire un lapin. Je les observe, caché depuis un coin sombre. Tous ensemble ils tournent les yeux vers moi et me fixent. Je me réveille et quand j'ouvre les yeux tout reste noir, tout ce que je sens, c'est une odeur de cadavre, je ne peux pas bouger, je ne sais pas où je suis, je panique. Je gémis et je pense que c'est quand on ne cauchemarde plus que tout va vraiment mal.
Jeudi 16 avril 2009 à 01 h 20
Tu sais, quand je les ai vus, adossés à la mer, je n'ai pas pu m'en empêcher. Un vieux réflexe peut être, imprimé en moi par des années de conditionnement, c'est à toi de me le dire ; je ne me pose plus ce genre de questions depuis longtemps. J'agis. Lui, dormait ; et l'autre, je ne savais pas bien qui il était, mais il avait l'air de vouloir en finir. Je savais bien qu'à quatre contre un il n'avait aucune chance mais ça ne m'a pas empêchée, pendant un instant, d'admirer son courage.
Alors j'ai regardé un moment les coups qu'ils se donnaient. Le combat était à sens unique, lui dormait, les quatre distribuaient les coups à celui qui résistait. Depuis le toit du bâtiment gris sur lequel j'étais juchée, je trouvais cette scène magnifique. La distance annihilait tous les sons. J'avais l'impression que les combattants se livraient à une danse macabre et silencieuse. Ca me plaisait et me rappelait beaucoup de souvenirs. Enfin l'autre est tombé et il ne bougeait plus, les quatre le rouaient de coups avec leurs armes de fortune.
Comme avant, j'ai tiré, à quatre reprises. Les quatre coups ont fait mouche. Ils sont tombés, les uns sur les autres, formant une pyramide de chair. Lui, ne semblait avoir été réveillé par rien ; l'autre, pris sous les corps, manifestement inconscient, ne bougeait pas non plus. Sur la jetée on ne voyait qu'un enchevêtrement de membres inertes. Pendant un moment tout s'est arrêté. Puis des bourdonnements ont commencé à retentir dans tous les bâtiments abandonnés et des centaines de personnes en sont sorties et se sont dirigées vers la jetée ; elles ont saisi les six corps inertes et les ont emmenés. Je ne pouvais rien faire d'autre que m'émerveiller devant la discrétion absolue de ces êtres faits d'ombres.
Mardi 14 avril 2009 à 15 h 16
J'ai été réveillé par ma propre toux. Je croyais avoir ouvert les yeux pourtant autour de moi tout restait noir. Je suffoquais et les rares bouffées d'air que j'arrivais à engouffrer de force dans mes poumons avaient l'odeur et le goût du bois pourri, auxquels s'ajoutaient de légères fragrances d'odeurs humaines, pas les plus agréables j'ai pensé. J'étais sur le dos et j'avais les yeux grands ouverts et en reprenant mes esprits ou du moins ce qu'il en restait je repensais à cette chouette qui des années plus tôt m'avait. N'y pense pas. Pendant un instant ça m'a amusé, ou presque, de constater que ce qui montait en moi c'était la panique et la volonté de sortir de cet endroit.
Alors j'ai commencé à bouger un bras, le droit. Il était bloqué. J'ai tendu mes doigts le plus possible vers la droite, ce qui ne devait représenter que quelques centimètres, et j'ai d'abord senti une matière molle et froide, du bout de mon index. Puis j'ai tenté d'attraper quelque chose. J'ai réussi et c'était une main, humaine, j'ai supposé. C'est une main j'ai pensé et au bout de cette main il y a quelqu'un ou quelque chose et j'ai failli hurler. C'était froid et je sentais le contour des doigts qui se nichaient au creux de ma paume comme pour se réchauffer et ça me donnait envie de vomir.
On m'avait enterré. Qui, je n'en savais rien et même si la question m'a traversé l'esprit ça m'importait finalement assez peu dans ma situation. Je ne pouvais pas bouger et je sentais ma poitrine se serrer sous l'effet de la panique, je ne respirais plus que très difficilement, tout ce qui traversait ma tête c'était des images d'oiseaux sur le dos et elles défilaient et ma panique empirait. Je ne pouvais rien contrôler mais il n'y avait rien à contrôler puisque je ne pouvais absolument pas bouger, ou presque. Tout s'est aggravé encore quand à ma gauche j'ai entendu quelqu'un gémir ou soupirer ou grogner.
Mardi 14 avril 2009 à 00 h 36
Pour la première fois depuis que je le suis je dois me battre. Nous sommes arrivés au bord de ce que j'appelle la mer, sans savoir si c'en est une, depuis quelques jours. Il dort de plus en plus. Nous nous sommes installés sur la jetée abandonnée d'une ville tout aussi abandonnée. Il n'y a partout que le gris du béton qui s'avance dans le gris de l'eau. La mer me fait forte impression. Au début elle m'a déçu, je m'attendais à quelque chose de plus violent, de plus agité. Maintenant je comprends que ce n'est pas ça qui l'intéresse : la mer arrive toujours à ses fins, elle ronge la côte, elle avale, elle engloutit inexorablement tout ce qui est sur son passage.
Il dort, allongé sur le dos, au bout de la jetée, à même le béton crevassé sur lequel des plantes noires commencent à pousser. Moi je suis debout et je regarde ceux qui viennent vers nous. J'essaie de le réveiller pour qu'il m'aide mais il y a longtemps qu'il n'écoute plus personne, même éveillé ; endormi, il semble être devenu complètement minéral. C'est un petit groupe d'hommes, trois ou quatre, quatre ; deux d'entre eux tiennent fermement des sortes de gourdins que je n'arrive pas bien à distinguer ; le troisième, un objet brillant et très pointu ; le dernier porte une grosse pierre à deux mains et reste en retrait. Moi je n'ai que mes ongles et mes dents.
Je suis complètement tétanisé. Ils approchent pas à pas, sans se presser ; il n'y a aucune autre issue que l'affrontement, qu'ils vont remporter. C'est ma mort que je regarde venir et malgré tout ce que nous avons traversé je n'en ai pas encore assez de vivre. Derrière eux les bâtiments gris et leurs fenêtres semblent m'adresser des regards moqueurs. J'entends les marmonnements indistincts de la mer. Le ciel est moins rouge que d'habitude. Ils sont maintenant très proches de moi ; quasiment nus ; l'oeil n'est la fenêtre de rien. Alors je me sens bien. Je n'ai plus d'autre choix que de me battre et de mourir et tout m'apparaît très simple. J'ai envie de ce combat. Je me rue sur eux en hurlant ; le premier, en un geste pourtant lent et très large, m'assène sur le côté du visage un coup d'une puissance telle que j'ai l'impression d'avoir perdu la moitié de mon crâne. Quatre détonations.