Amour, joie, nihilisme. (le blog de Poulpos)

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Le rire des enfants

Jeudi 28 août 2008 à 16 h 22
José a une trentaine d'années et depuis quelques temps il s'inquiète sérieusement. Il a toujours habité dans la même ville, M..., sans jamais faire de vague, sans aucun problème majeur. Il travaille, il fait ses courses, il boit à la fin de la semaine, et il profite de la brume qui enveloppe son cerveau, les lendemains de boisson, pour mieux apprécier l'architecture et les jardins qui l'accompagnent tout au long de sa promenade dominicale, et qui se mêlent voluptueusement dans le coton qui bourre son crâne.

Seulement, depuis quelques temps, comme je vous le disais, José s'inquiète, sérieusement. Au départ il n'y faisait pas attention ; mais au fil du temps le phénomène a pris de l'ampleur. Peu à peu José s'est rendu compte que, depuis quelques temps, tous les enfants qu'il croise, sans exception, lui sourient de toutes leurs dents, lui exposant invariablement un chaos absolu d'émail, de caries en tous genres, de gencives vidées de leur occupant, de fractures insoutenables. L'univers buccal des enfants.

Pendant un moment, tout ceci a beaucoup amusé José. Mais voilà que depuis quelques jours, les enfants, en le croisant, se mettent carrément à rire. Hier par exemple, le cas typique ; José marchait dans la rue, les yeux entre deux eaux. Il regardait tour à tour en haut, puis en bas. Il traversait une rue déserte exceptés, à l'autre bout de la rue, une mère et son jeune fils, âgé de peut être huit ans, tout au plus, aurait dit José. Invariablement, ils se croisent. L'enfant éclate de rire, il rit, rit et rit encore, au point que sa mère commence à s'inquiéter ; José, intrigué, fixe l'enfant, qui se tord de rire encore et encore, qui convulse, rougit, noircit maintenant ; la mère ne sait plus quoi faire ; José reste complètement paralysé, plus il regarde cet enfant et l'intérieur catastrophique de sa bouche, plus il est persuadé qu'il ne rit pas mais le menace, il veut sa mort, pire encore, il veut l'attaquer, le mordre, l'infecter ! José est pris de panique, il tremble, la mère, elle, essaye de calmer son fils, elle lui hurle d'une voix entrecoupée de sanglots hystériques, d'arrêter, d'arrêter ! José, d'un effort surhumain, se ressaisit et part en courant. Il rentre chez lui en rasant les murs, évitant tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un enfant.

Pendant environ une semaine, José reste enfermé chez lui, complètement traumatisé par cette expérience. D'autant qu'il reçoit, tous les matins, par la poste, dans une enveloppe tout à fait anodine, sur laquelle est griffonée d'une main maladroite son adresse, pleine de fautes d'orthographe, des dessins grossiers toujours différents mais toujours emplis de sang, de batailles et de morts. Il commence à être persuadé qu'on le pourchasse, qu'on le cherche pour le dévorer ; qui est ce "on", il ne veut pas y penser, car toujours dans son esprit surgit cette face noire de l'enfant qui rit, les dents ravagées.

Le lundi suivant il décide d'appeler la police. On le harcèle, on lui fait des plaisanteries douteuses. Il n'ose plus sortir de chez lui. Il aimerait que cela cesse. Seulement, à l'autre bout du fil, après avoir composé le numéro de ses mains tremblantes et affaiblies, ce n'est pas la voix virile et rassurante qu'il aimerait entendre qui lui répond, mais une voix criarde d'enfant, qui, dès qu'il entend le premier mot que José prononce, se met à rire, puis à hurler, de plus en plus fort. José, terrifié, raccroche. Il passe ensuite de longues heures assis dans son fauteuil miteux, au milieu de son appartement qui s'encrasse depuis quelques temps, depuis, comme je vous l'ai dit, qu'il s'inquiète sérieusement. Il tente de réfléchir mais tout lui semble impossible, alors à quoi bon? Partout, au dehors, à travers ses vitres soigneusement fermées et calfeutrées, il lui semble entendre des rires d'enfant, des souffles presque agonisants de gamins prêts à cracher leurs entrailles, de rire.

Enfin, quelque chose gratte à sa porte. José hurle puis sa ceinture se resserre autour de son cou.
9 commentaires, dernier de Poulpos.

Pourquoi attendre?

Dimanche 27 juillet 2008 à 11 h 52
Avant même d'arriver au bord de l'eau j'avais compris : tout s'était encore enfoncé de plusieurs centimètres durant la nuit. D'ici quelques jours l'eau commencerait à lécher les fondations des constructions les plus proches, les infiltrations devaient déjà être nombreuses et je prévoyais que certains bâtiments allaient s'effondrer d'ici peu. Je me suis agenouillé près de l'eau et je l'ai goûtée : elle était salée, évidemment, mais aussi métallique. J'ai levé les yeux sur l'horizon et tout était recouvert. Tout le monde avait fui mais pour aller où.

J'ai passé les jours suivants à errer dans les rues en compagnie des fantômes de mes semblables. Partout des objets anodins me rappelaient leurs vies, et la mienne. J'avais parcouru ces rues maintenant dévastées et rongées par l'humidité avec ceux et surtout celle que j'aimais. Tous avaient maintenant disparu et je devais me concentrer pour rattacher ce cadre vide et minéral à nos histoires d'hommes et de femmes. Cela me faisait souffrir mais en l'absence de tous c'était la seule chose qui me permettait de me sentir vivant.

Tous les matins j'allais au bord de l'eau constater sa montée inexorable. Maintenant certaines façades étaient au contact direct du liquide, j'avais l'impression que la montée s'accélérait. Parfois je montais sur les toits et je contemplais l'eau noire qui montait tout autour de moi, envahissant les rues, attaquant les bâtiments toujours plus jaunâtres et malades. Là haut je restais prostré pendant des heures et je pensais à elle, surtout à elle, à ce qu'elle m'avait fait, à ce que je lui avais fait, et nos deux vies mêlées devenaient un spectacle morbide et sans aucun sens, alors que tout autour de moi, de l'horizon au rivage, l'eau noire donnait à ma vie un futur en la précipitant toujours plus vite vers sa fin.

Toutes les nuits, j'entendais maintenant des immeubles s'effondrer dans l'eau. Je dormais sur le toit du bâtiment le plus central de la ville et je pouvais voir l'eau monter à vue d'oeil. Je n'avais pas le courage de choisir ma mort alors j'allais laisser décider quelqu'un ou quelque chose d'autre. Quand les premières vagues ont heurté, plus bas, la façade de l'édifice sur lequel je vivais depuis quelques jours, j'ai été presque soulagé. Leur battement régulier se rapprochait, plus vite, plus fort ; c'était comme un coeur qui s'emballe sans jamais s'arrêter.
4 commentaires, dernier de KaB.

Les vies calmes ratent

Lundi 23 juin 2008 à 17 h 39
Quand je suis sorti ce matin ils étaient tous devenus fous. Je marchais dans la rue ensoleillée et tout autour de moi se déroulaient des scènes étranges. Un homme marchait avec d'énormes chaussures noires, son crâne chauve s'agitait à chaque pas, comme un hochet. C'était surtout les grosses chaussures qui m'intriguaient. J'ai continué à marcher, perturbé ; il faisait très beau et j'entendais une musique très lente et très triste, qui venait d'une fenêtre à laquelle pendaient des chaises. J'ai eu envie de m'asseoir.

Un peu plus loin un attroupement s'était créé sur une petite place : une femme déambulait avec son enfant, très jeune, sur son dos, emballé dans un harnais rouge. La foule la regardait marcher, et effleurait l'enfant. Il y avait quelque chose de dérangeant dans la posture du petit : sa tête pendait vers l'arrière comme s'il dormait ou comme si. Il était mort. J'ai été submergé par l'horreur. Cette femme promenait sur son dos le cadavre de son enfant et paraissait ne pas s'en rendre compte. Personne ne l'aidait. Depuis combien de temps marchait-elle ainsi? Elle était peut être sortie se promener et n'avait pas réalisé ce qui se déroulait dans son dos. Ou pire encore, peut être qu'elle savait !

J'ai marché pendant un moment à côté d'un vieil homme habillé de noir, qui avançait de manière complètement saccadée, sans pouvoir contrôler les mouvements de ses bras qui s'agitaient à chaque pas de manière complètement chaotique. Ensemble on a croisé une femme rousse qui portait dans ses bras un chat mort, en souriant de toutes ses dents. Ouvre les yeux j'ai pensé, ouvre les yeux, et j'essayais de les ouvrir, mais ils étaient déjà ouverts et toute surenchère était impossible !

Alors je continuais à écouter la musique triste et lente, et elle m'emplissait d'une humeur incroyable, comme si rien ne pouvait m'arriver, comme si j'étais le seul à l'entendre et à profiter de l'invulnérabilité totale qu'elle offrait et c'était justement à cause du désespoir qu'elle provoquait et de ma solitude dans cette ville où plus rien n'allait droit, quelqu'un est tombé d'un toit juste devant moi, le bruit a été terrible, mais ce n'était rien à côté des explosions qui ont commencé à retentir un peu partout, et à projeter des gravats et des débris, à ombrer le ciel, à le fumer, la panique m'a envahi, j'ai commencé à courir dans tous les sens et en hurlant s'il vous plaît, à percuter tout et tout le monde et ma tête a heurté quelque choses ou quelqu'un a heurté ma tête et tout a été noir, enfin.
9 commentaires, dernier de remouk.

La cave

Mardi 20 mai 2008 à 00 h 37
J'ai beau crier et crier, tout ce qui me répond, c'est mon écho contre les murs. Pourquoi tu m'as enfermé ici, j'en ai une petite idée. Je pense aussi que tu veux m'y laisser pourrir, et je me trompe rarement. En tout cas, tu as bien choisi. On fait difficilement plus sordide, comme cave. C'est plein de tuyaux coupés qui dépassent des murs, murs qui tombent en lambeaux, lambeaux qui suintent une moisissure infâme. Je m'y sens déjà chez moi. Ca m'amuse presque, tu me connais, j'ai un sens de l'humour à toute épreuve.

Si je t'ai enfermé, mon vieux, désolé de te le dire, mais c'est parce que je t'aime ; par pur égoïsme, si tu préfères. Et puis cette cave ne sert à rien de toute façon, et toi non plus. Vous serez bien ensemble. Moi je vais continuer à vivre en te sachant là au dessous de moi, dans les bas-fonds de ma maison, et ça me réjouit. Je t'aurai toujours sous la main. Je ne t'ennuierai pas. Tu t'ennuieras tout seul.

J'entends tes pas au dessus de moi et comment dire, ça m'emplit de haine, mais aussi de désir. Je m'amuse bien. Rassure-toi, je n'essaie même pas de sortir. Je ne gratte pas les murs. Je ne cherche pas de bouche d'aération camouflée et secrète. Je ne fabrique pas d'outil à partir de rien. J'écoute, j'attends, je voyage dans mes paysages intérieurs. Certains sont beaux, si tu voyais ça ! Des chaînes de roches voûtées, des landes plutôt fleuries, des vallées et des lacs. Le genre bucolique. Mais j'arrête d'y penser. La plupart sont vides et gris, comme tu t'en doutes. Des longues plaines crevassées. Des étendues de cendre et des ruisseaux malades dans lesquels je te noie parfois. Quand le son de tes pas interrompt mes rêveries je lève les yeux vers le plafond humide et je crois te voir de dessous.

Je te sens, au dessous de moi, et parfois même je crois que tes rêves m'atteignent. Parfois je pense que quand j'irai mieux je te laisserai sortir et que nous aurons une belle vie. Seulement toi et moi nous savons que nous ne voulons pas d'une belle vie. Nous savons aussi que jamais je n'irai mieux. En ce moment je couche avec de nombreux hommes et j'ai installé un lit dans le salon, juste au dessus de toi, pour que tu nous entendes. Nous entends-tu? J'espère que oui. Je pense à toi en faisant l'amour, à toi dans le noir et l'humide. Je ne veux pas que tu m'oublies, je ne veux pas que tu me laisses.

J'aime de plus en plus cet endroit. J'en ai exploré les moindres recoins. De chaque fissure, de chaque bosse sur le sol ou sur les murs, j'ai fait un monde. Je t'entends mener ta vie. Je t'entends faire l'amour. J'en suis fort triste, et amusé, de tout cet amour. Aujourd'hui j'en ai assez. Oublie moi.

Histoire d'amour

Lundi 28 avril 2008 à 00 h 44
Petit à petit elle a commencé à hanter ma vie. D'abord, des coups de téléphone, à heures fixes : à 17h, puis à 21h, puis à 23h. Je décrochais, au début je disais "allo", j'entendais respirer, personne ne répondait, je raccrochais. Au bout d'un moment je n'ai plus dit "allo" et rien ne se passait. J'entendais des respirations ou des sanglots étouffés ou des rires étouffés je ne savais pas. Ca a duré quelques mois, et évidemment progressivement j'en étais venu à attendre ces coups de téléphone, à 17h, 21h, puis 23h. Je commençais à y penser durant la journée, au travail. Au bout d'un moment j'y pensais dès que je me levais le matin.

Enfin un jour quelqu'un a parlé, d'abord à 17h : "je suis une amie de ..., et elle veut savoir si vous êtes marié". J'ai répondu vous n'êtes pas une amie de ..., vous êtes ..., et je ne parlerai pas avec quelqu'un qui n'a pas le courage de se présenter. Et j'ai raccroché. Je connaissais très bien cette voix et c'est là que j'ai commencé à avoir peur. A 21h elle a rappelé et s'est excusée en disant qu'elle était bien ..., qu'elle avait besoin de savoir si j'étais marié, j'ai répondu que je savais qui elle était et que ce n'était pas la peine d'utiliser un faux nom, et que je n'avais pas à lui répondre. Elle m'a dit que si je ne répondais pas elle se tuerait. J'ai raccroché. A 23h elle n'a pas rappelé et je dois bien admettre que j'ai été très mal à l'aise toute la nuit. Soit elle s'était tuée, ce qui me paraissait peu probable, soit elle préparait quelque chose, dans tous les cas ça n'était certainement pas bon signe. Je n'ai pas dormi.

Le lendemain en sortant pour aller travailler j'ai aperçu une voiture rouge stationnée en double file à quelques mètres de l'entrée de mon immeuble. Dedans j'ai cru apercevoir une silhouette de femme, voilée de noir. Mon coeur s'est emballé mais pas seulement de peur ; j'étais à la fois terrifié et exalté, fasciné par le courage et l'obstination de cette femme. Quand je suis rentré du travail la voiture était encore là, garée près de mon entrée. La femme était toujours dedans. Pendant des semaines, tous les matins et tous les soirs, la voiture rouge m'attendait. Un jour elle n'a plus été là et j'ai ressenti comme un grand vide.

Puis j'ai remarqué, tous les matins, une femme qui se tenait contre un lampadaire de l'autre côté de ma rue. Elle était habillée de façon très simple, très classique, avec beaucoup de rouge. Elle ne faisait rien d'autre que me regarder. Elle me fixait. Pendant toute cette période j'étais complètement perdu, j'avais à la fois peur de ce qui allait arriver, et j'avais aussi envie que ça arrive. Un jour je suis allé la voir et je lui ai dit que j'allais appeler la police et elle m'a juste dit qu'elle m'aimait. J'ai dit vous êtes malade, vous ne m'aimez pas, vous ne me connaissez même pas ou si vous me connaissez je ne sais pas comment. Je lui ai conseillé d'aller se faire soigner. Le lendemain elle était là.

Quelques semaines plus tard j'étais au travail et ma femme de ménage m'a appelé, en larmes, en me disant que ma femme était en train de saccager mon appartement, je lui ai répondu que je n'avais pas de femme, elle me dit qu'une dame est là et casse tout et qu'elle a appelé la police. J'ai quitté mon travail très vite mais quand je suis arrivé c'était trop tard, la femme était partie, une femme en rouge selon la femme de ménage. Mon appartement était dévasté. Les policiers sont arrivés peu après moi et je leur ai tout expliqué. Ils m'ont répondu qu'avez vous fait à cette femme. Rien.

Hier soir elle est rentrée pendant que je dormais. Comment je ne sais pas, toujours est-il que j'ai entendu un bruit dans mon appartement, que j'ai ouvert les yeux et qu'elle était face à mon lit, elle me regardait, pendant une fraction de secondes je l'ai trouvée très belle. Puis j'ai eu très peur, elle était sûrement là pour me tuer ou pire encore. C'était elle ou moi, j'ai pensé, alors j'ai bondi hors de mon lit, je l'ai empoignée par les cheveux, et je l'ai jetée par terre. Elle n'a pas résisté et a juste eu l'air étonné. Elle était en robe et quand elle est tombée ses jambes sont apparues nues devant moi, ses dessous étaient rouges, et je ne sais pas pourquoi j'ai eu très envie d'elle, elle se tordait au sol en gémissant, j'avais du lui faire mal, mais moi je ne pensais plus à rien qu'à ces jambes étendues et ouvertes devant moi, alors j'ai arraché tous ses habits et j'ai fait ce que je voulais, mais elle s'est débattue très fortement et j'ai du l'étrangler et je me suis évanoui, enfin je crois.

Quand je me suis réveillé le lendemain matin j'étais très lucide, et je suis allé boire mon café. Elle était toujours par terre dans ma chambre et elle ne bougeait pas. J'ai compris que je l'avais tuée mais c'était un malencontreux accident et elle était entrée par effraction, j'avais eu peur, c'était de la légitime défense, j'ai appelé la police et très calmement je leur ai tout expliqué. Les policiers sont venus et m'ont emmené au poste, ils m'ont demandé si je connaissais cette femme, j'ai répondu que non, seulement eux ils l'avaient déjà identifiée, et le problème, c'était qu'elle portait le même nom que moi, et que selon ses papiers nous étions mariés depuis sept ans. Tout m'est revenu et j'ai dit ah oui c'est ma femme.

Moisson noire

Vendredi 7 mars 2008 à 17 h 44
Je sais le faire, me promener sur des routes inconnues, traverser parfois des foules d'enfants malades. Pour moi quand je dis enfants malades je pense au reste des autres et à moi-même : malades, mais pas assez malades, encore trop enfants pour vivre pleinement c'est à dire faire l'amour facilement. Je crois qu'il faut être très malade pour faire l'amour facilement, peut-être même faut-il être tout près de sa propre mort. On est enfant jusque là?

Mais ce n'est pas de ça que je voulais parler, c'est de mon métier : fabricant de noms d'opérations, militaires ou autres. Je reçois de temps à autre des courriers discrets, des e-mails de tel syndicat, telle organisation, tel gouvernement, telle milice... Dans ces courriers je trouve les détails des opérations que je dois baptiser. C'est très bien payé, tous ces gens manquant cruellement d'imagination dès qu'il s'agit d'autre chose que la mort des autres. Puisque ça vous intéresse voici un exemple : récemment, un général m'a envoyé le courrier suivant (typique) :

- Type d'opération : nettoyage ethnique
- Nombre de morts prévu : environ 170000
- Race : noire
- Population visée : vieillards : oui
enfants : oui
femmes : oui
- Période d'intervention : été
- Utilisation d'armes chimiques : si nécessaire
- Torture : oui
etc, etc...

Face à un tel courrier je suis la plupart du temps exalté. En général un déclic se produit rapidement et je baptise l'oeuvre à venir en quelques minutes à peine : ici, c'est en quelques secondes que je pense à "Moisson noire".
Mais parfois j'en arrive à croire que nommer la mort est pire que de l'infliger et je ne dors pas pendant quelques nuits. Le plus souvent, cependant, c'est la fierté et l'exaltation qui dominent, lorsque j'entends le nom que j'ai choisi se répercuter entre les murs sourds des média.

C'est alors, et seulement alors, que j'arrive à être assez malade pour aimer sans retenue : si perdu, tellement en dessous, qu'il ne peut me rester que ça, et toutes ces morts que ma langue articule à la mienne.
3 commentaires, dernier de Poulpos.

Le lac de lave

Mercredi 5 mars 2008 à 18 h 20
C'est la baronne rouge qui nous guidait tous, une femme imposante, plantureuse, aux traits presque masculins et à la voix forte. De bas en haut : on avait d'abord quitté la ville jaune, des petits bâtiments carrés et écorchés. Je m'étais dit c'est égyptien? Alors que manifestement ça ne pouvait pas l'être. On avait continué. La nuit était tombée et on marchait sur un sol noir et très pentu, un flanc de montagne, et à notre gauche on distinguait sur un plateau lointain des lumières éparses qui faisaient ressortir la noirceur absolue des édifices qu'elles habitaient. Noir sur noir.

La baronne montait toujours sur le sol de cendre, elle ne fatiguait pas, et nous non plus. On la suivait. Je trouvais ça beau. Plus on montait plus on la sentait, la lave. Tout en haut enfin il y avait le lac. Immensité enflammée, il rongeait les sols qui l'accueillaient : tout y était noir, bosselé, grumeleux. Des îlots de roche semblaient y flotter et je croyais y voir des gens troubles. Oui, qu'auraient-ils fait là cependant.

La baronne continuait. Une ouverture sombre dans la falaise. On suivait son énorme silhouette rouge. Ca montait en spirale, le même sol noir, un tunnel bizarrement éclairé par des couleurs criardes, kaléidoscopiques?
Tout en haut une large ouverture surplombait le lac de lave. C'était haut, très haut, un grand vide avant le magma. Je ne sais plus si on s'y est jeté.
5 commentaires, dernier de aliocha.

Ma plaine grise

Lundi 3 mars 2008 à 18 h 35
Quand j'étais enfermé tu sais je n'arrêtais jamais de marcher, je me grisais de ces pas veloûtés qui rythmaient le paysage lourd de ma cellule. Je me grisais c'est le mot, j'avais oublié ce qu'était une couleur aussi en étais-je réduit à faire de mon intérieur une vaste plaine grise, bosselée çà et là pour rompre la monotonie ; j'y plaçais aussi un ou deux arbres décharnés, et une boîte-aux-lettres en bois noir au bord de la route.
Des heures durant je marchais dans ce paysage fantôme. Je n'y ai jamais rencontré personne si c'est ce que tu veux savoir, sauf une fois, après un pont surplombant une rivière grise qui ne coulait même pas ; un homme assis qui bricolait quelque chose sur le sol.
Que fais-tu, je lui avais demandé. - J'écris des frictions. Des fictions? avais-je voulu le corriger. - Non, des frictions, j'écris en vers. Ah, tu es poète. - Non, je suis animaliste, j'écris vraiment des frictions en vers.
M'approchant de lui j'avais vu qu'il disposait sur le sol, en des masses grouillantes, des lombrics luisants, qui se frottaient selon une syntaxe négative connue de lui seul, et sûrement de moi aussi quelque part, puisque c'était ma plaine grise.
9 commentaires, dernier de Poulpos.

Mariez-vous !

Samedi 19 janvier 2008 à 16 h 28
Enterrer ma femme dans le jardin. Mauvaise idée, vous dirait n'importe qui. J'ai toujours eu la sensation de ne pas être n'importe qui. Alors je l'ai fait, je l'ai enterrée dans le jardin, ma femme. Elle est mal morte. D'une manière si ridicule, si terriblement drôle, que quand c'est arrivé, je puis le dire maintenant, j'ai ri. Personne ne m'aurait cru. Moi même parfois j'avais du mal à me croire, c'est dire si un de ces enquêteurs pointilleux de mauvais feuilleton télévisé m'aurait tout de suite suspecté d'invention doublée de délire mythomane, et envoyé au trou. Mais à vous je peux le dire : ma femme a été tuée par un four à micro-ondes.

C'est le matin, nous descendons petit-déjeuner, il est très tôt, arrivés en bas de l'escalier qui donne vers la cuisine, elle glisse ; j'essaye de lui empoigner le bras pour la retenir, rien à faire, elle bascule en avant, fonce la tête la première vers la table de la cuisine, qu'elle percute, ce qui la fait dévier fortement, elle frappe de plein fouet le mur en bois de la cuisine, celui, oui, vous l'aurez peut-être deviné, où sont suspendus tous les couteaux de cuisine, ceux qui passent souvent à la télévision et qui découpent des sushis à des tailles de l'ordre du micromètre, évidemment, tous les couteaux tombent, l'un d'eux se plante dans son dos, l'autre lui érafle la main, le plus gros enfin lui sectionne un morceau d'oreille, elle hurle, se tord de douleur et repart en arrière, balayant au passage toute notre vaisselle sale (et propre aussi!) et heurtant avec une violence phénoménale le meuble sur lequel se trouve le meurtrier : le four à micro-ondes, qui lui tombe impitoyablement sur le crâne de toute sa lourdeur, et il tombe de belle manière, j'entends par là, la vitre en premier, ce qui produit un effet scénique des plus comiques : lorsque, alors que je suis planté dans l'encadrement de la porte de la cuisine, observant bouche bée cette scène d'un chaos indescriptible, tout s'arrête, je me retrouve face à ma femme, assise contre le meuble, du sang coulant de ses multiples plaies, ses yeux grands ouverts me regardant d'un air vide à travers la fenêtre brisée du micro-ondes dans lequel sa tête est encastrée. Et là, oui, là, j'ai ri.

La première question qui me traverse l'esprit est d'une stupidité incroyable : je me demande si tout le monde, comme moi, aurait ri. Puis, très vite, je jauge la situation. Femme morte. Cuisine dévastée. Plaies multiples, dont certaines dues à des armes blanches dignes des pires yakuzas. Micro-ondes fracassé (de belle manière) sur la tête de la femme susnommée. Conclusion inévitable des enquêteurs de feuilleton : une lutte à mort, passionnelle, d'une violence inouïe. Le mari, comme toujours, a eu le dessus. La pauvre femme vient s'ajouter aux statistiques concernant les violences conjugales. Je décide donc d'enterrer ma femme dans le jardin.

Je range toute la cuisine, je la nettoie intégralement, je mets le corps de ma femme dans le placard à balais, et j'attends la nuit. Elle vient. Je vais à la cave chercher une pelle et vers trois heures du matin, je commence à creuser un trou dans mon jardin, profond. J'y jette le corps de ma femme, et je rebouche. Mon jardin est très isolé, personne ne m'a vu, et pour faire bonne mesure, je place sur la terre fraîchement retournée des graines de poireaux que nous avions achetées ensemble la semaine passée pour les planter dans notre potager. Je place des petites pancartes, avec des images de poireaux, celles qu'ils donnent avec les graines, sur la terre molle. C'est comme une sorte d'hommage.

Puis je vais me coucher. J'ai du mal à trouver le sommeil. Les images tournent et tournent dans ma tête. Je dirai qu'elle est partie, que je n'ai pas de nouvelles. Qu'elle est à l'étranger. On ne m'ennuiera pas. Je tombe dans un sommeil lourd et je rêve de choses qui se brisent.

Le lendemain je vais au travail normalement. Tout se passe bien même si je suis dans un état de tension absolu. Je me remémore la scène encore et encore, et j'ai de plus en plus de mal à y croire. Que s'est-il passé? Quand exactement a-t-elle percuté le mur? Quel mur? Les évènements se mélangent. Je commence peut être à perdre les pédales.

Les nuits se succèdent et je ne dors pas. J'entends, évidemment, des bruits venant du jardin. On gratte. De nuit en nuit les bruits se rapprochent de la maison, jusqu'à ce que j'entende finalement des grattements contre ma fenêtre et des coups contre les murs. Je suis de plus en plus terrifié, et je ne sais plus vraiment ce qu'il s'est passé. Le matin je vais visiter mon jardin : les pancartes de poireaux ont disparu. Ce n'est pas moi qui les ai enlevées.

Je ne vais plus au travail. J'erre dans mon jardin la journée, je me terre dans mon lit la nuit. Je rôde chez les voisins. Hier j'ai surpris une conversation par la fenêtre ouverte de ma voisine de droite. Elle m'accusait de faire du bruit, la nuit, dans le jardin. De gratter la terre, de me précipiter contre les murs. Impossible. Elle ne peut pas me voir.

Des gens viennent toquer à ma porte. Je leur hurle que je ne l'ai pas tuée. Je l'ai tuée.

La bête

Dimanche 16 décembre 2007 à 21 h 42
C'était l'heure de la deuxième soupe. J'étais assis face à ma petite table de bois, au fond de ma cellule. Petite aussi, la cellule : un carré gris d'environ quatre mètres de côté. Une lampe faiblarde, une table de bois (petite), une chaise, un trou, une paillasse étendue à même le sol, un évier. Il m'avait fallu environ trois ans pour parvenir à me faire au bruit obsédant de la goutte qui tombait du robinet, périodiquement, toutes les trente-sept secondes. Plus le temps passait, plus j'avais l'impression que les murs noircissaient. L'ouverture dans ma porte, fine, par laquelle on me faisait parvenir mes soupes, ne me laissait entrevoir qu'environ un mètre d'extérieur, à savoir, le mur d'en face. Noir lui aussi. Je ne mangeais que de la soupe. Deux fois par jour, j'entendais des pas trainants; ma lampe s'éteignait ; j'étais plongé dans le noir total ; quelque chose grognait ; j'entendais le bruit d'un plateau glissant contre la roche ; la lumière se rallumait, je mangeais ma soupe puis plaçait le plateau devant l'ouverture fine. On le reprenait, avec le même rituel.

Passés mes premiers déboires psychologiques (claustrophobie intense, crises de panique, auto-mutilation, obsessions diverses), qui avaient duré, d'après ma propre perception, plus d'un an, je m'étais peu à peu fait à cette vie réglée. Je passais mon temps à naviguer dans ma folie naissante, élaborant des scénarios tantôt érotiques, tantôt mégalomanes ; parfois, les deux se mêlaient. Lorsqu'une douleur naissait en moi, j'en étais heureux : cela occupait mon esprit. Je ne savais plus pourquoi j'étais ici, ni comment j'y étais arrivé. Je vivais alors dans un présent indéfini, et infini.

C'était l'heure de la deuxième soupe, je l'avais bue, et j'avais posé le plateau devant l'ouverture fine. La lumière s'était éteinte, le plateau avait glissé, les pas trainants s'étaient éloignés. Mais cette fois, la lampe était restée morte. J'attendais, dans le noir total, qu'elle se rallume. Une peur insidieuse commença à m'envahir : après tant d'années, le moindre changement me paraissait inconcevable. Je ne comprenais tout simplement pas comment la lampe pouvait rester éteinte. Je restais donc assis face à ma table, sans bouger, et j'en aurais été bien incapable tant la paralysie glacée qui me gagnait était forte.

Combien de temps? Comment le dire, alors que plus rien ne le rythmait, à part la goutte d'eau qui s'écrasait, inlassablement, toutes les trente sept secondes? J'étais dans un état d'attente anxieuse, les scénarios défilaient à toute vitesse, mêlant les théories les plus fantastiques aux idées les plus simples, de la fin du monde à la panne d'électricité. Ca n'était ni l'un, ni l'autre.

Car au bout d'un temps difficilement quantifiable, j'entendis un bruit qui m'était complètement inconnu. La porte s'ouvrait. Quelque chose de dur glissa sur le sol, avec des grognements, des bruits de pas trainants, puis la porte claqua. On avait introduit quelque chose dans ma cellule. Je me retournai lentement, je tendis l'oreille, je flairai l'air putride qui m'entourait : rien. C'est alors que le cauchemar commença. La lampe se mit à clignoter, à raison d'un bref flash de lumière toutes les trente sept secondes, en parfaite synchronisation avec le bruit de la goutte. A chaque flash, j'entrevoyais le monstre qui s'était introduit dans ma cellule : un être immonde, fait de poils, vaguement humanoïde ; ses yeux, noyés dans une masse de croûtes et de ce qui ressemblait vaguement à des algues, me fixaient d'un air fou. Il ne bougeait pas, parfois sa bouche se tordait et laissait apparaître des chicots d'une saleté absolue. Les clignotements cessèrent, et à nouveau, je me retrouvais plongé dans le noir total. Savoir que cette bête se trouvait à quelques pas de moi, sans que je puisse la voir, me plongeait dans une panique désordonnée. Je me mis à trembler, à tatonner devant moi, de peur qu'elle ne s'approche à mon insu ; puis enfin, je cédais tout à fait et bondis vers elle en hurlant. Je heurtai une surface froide et lisse, j'entendis des bruits étranges, du verre se briser, il n'y avait pas de verre dans ma cellule, je percutai la chaise, la table, le vacarme était infernal, je ne sentais pas la bête, je ne savais contre quoi je me battais, je sentis sous mes doigts un objet froid et pointu dont je battis l'air, puis, complètement perdu, au summum de la panique, je me l'enfonçai profondément dans le ventre. Tout se calma. Je m'effondrai. Mon sang coulait sous moi, à flots. J'avais tué la bête.