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Novembre 2004

Le catcheur sur la Rai

Jeudi 18 novembre 2004 à 11 h 39
J'ai vu un catcheur sur Rai Uno. Tout à coup, mon impression du monde a changé. Quelqu'un cachait des calembours un peu partout, pour que je ne m'endorme pas complètement. C'était pas con comme idée, de sa part. Ca pouvait même peut-être marcher. Je me sentais des envies de réfléchir, et tout. Mais ce catcheur avait décidé de ne pas être juste un prétexte. Il s'incrustait, en quelque sorte. Je voulais regarder un peu à côté de lui en prenant un air détaché, mais il semblait avoir décidé de me parler. Là tout de suite, sur l'écran, il existait, il remuait, exigeait mon attention.

Il parlait en italien, probablement. Toutefois, je suppose que s'il avait glissé un peu roumain dedans, je n'y aurais vu que du feu. Il avait une espèce de grosse moustache en colère, et il semblait être le genre de type à suer abondamment dans les transports en commun. Je n'ai pas regardé ses dents. Je suppose qu'il les montrait aussi. Je me disais au fond de moi qu'il se passait un truc important. C'était peut-être crucial. Les sourcils, non ? Non, autre chose. Il agitait beaucoup les mains, alors j'avais du mal à trouver le truc crucial. Le con.

On pourrait croire qu'il y a une limite à la capacité de vocifération humaine. Une limite temporelle, je veux dire. On pourrait croire qu'elle est même plutôt basse. Et bien je n'en étais plus si sûr. Même un gros type habillé en justeaucorps peut tenir pendant... ah tiens. Le truc crucial, c'était peut-être bien ça. Je tenais une piste. Je le regardais encore un certain temps, et puis je me mis à lui parler à mon tour. Lui a continué à parler aussi, mais c'était mieux comme ça. C'était parfait, en fait. Ca m'aurait gêné s'il avait écouté.

Je lui ai dit ce que je pensais vraiment. Je lui ai dit qu'il était impossible qu'on coexiste lui et moi dans le même univers. Dans la même dimension. Enfin dans le même truc dont parlent tous les pignoufs en blouse blanche dans les téléfilms, avant que les bestioles leur sautent dessus pour leur pondre dedans. Me lancez pas sur le sujet. Je lui ai dit de pas me lancer sur le sujet. Lui, il a posé ses grosses mains à plat sur une espèce de table, mais il a continué à vociférer.

Je lui ai dit que s'il existait, alors moi non. Que si on voulait vraiment arriver à une solution viable, il faudrait qu'on alterne, à la limite, mais que le mieux ce serait qu'il n'existe pas, en fait. Moi, ça ne me dérange pas de ne pas exister de temps en temps, mais faut pas pousser. J'étais là avant. Et puis je... enfin merde je me préfère, est-ce si déraisonnable ? Cela fait-il de moi un salaud ? Moi, je voulais juste vivre, alors que lui, il voulait plus. Ca se voyait. Ca se sentait. Il exigeait des trucs pas possibles, et il essayait de m'intimider en plus. Il avait du sentir que je suis lâche.

Mais j'ai tenu bon. Dans la vie, parfois, on est plus fort pendant quelques secondes. On est... mieux. On assume ce qui se passe. C'est vachement important. Evidemment, si ça tombe quand on est aux toilettes, c'est du gâchis. Mais là, mon moment, ça a été pile là. Je lui ai dit qu'il fallait qu'il parte. Et qu'il cesse d'exister. Que c'était mieux pour moi, mieux pour lui, mieux pour les petits enfants qui meurent de faim. J'ai été éloquent. J'aurais été un autre, j'aurais écouté, je crois. Et il a écouté. Il s'est arrêté de parler.

Il me regardait avec intensité tout à coup. Je l'aurais pas cru capable d'un truc aussi balaise. Il est resté sans rien dire pendant un petit moment. La tension était palpable. Après, tout s'est enchaîné très vite. Il y a eu une sorte de musique joyeuse, des images de catcheurs qui se cognaient le ventre les uns contre les autres, un gros truc marqué en rouge, le tout en quelques secondes. Les catcheurs sautaient en l'air, y'en avait qui tombaient. C'était heu... c'était moche, je crois. Et puis, tout aussi vite, une jeune femme maquillée outrageusement est apparue. Elle aussi elle s'est mise à parler à toute vitesse. Mais elle me regardait pas comme l'autre. Elle, elle avait l'air bête, mais elle n'en voulait pas à ma vie je crois. Alors j'ai quitté la pièce.

Je crois que ça a marché. Ca a marché, hein ? Je veux dire, le catcheur, je l'ai plus revu, c'est plutôt bon signe, non ? Ca veut dire que j'ai gagné. Il était plus lourd, plus fort, sûrement mieux entraîné. Mais c'est moi qui ai gagné. Ces jours-ci quand je marche dans la rue, je ne baisse pas les yeux. Enfin pas trop. Je respire amplement, ma démarche est plus fluide. A midi, à la cantine, je demande plus de pâtes, je parle à la madame, et elle me donne plus de pâtes. Ca marche pour de vrai. Je sais pas si ça marche aussi avec le riz, mais si j'ai le courage, j'essaierai demain.
10 commentaires, dernier de chaise.